HUMAIN, QUI ES-TU ? - De la Terre au Mystère
Partie II
Nous avions laissé notre Humain devant la mort.
Conscient de lui-même, capable de se souvenir du passé et d’imaginer l’avenir, il venait de rencontrer cette question vertigineuse : que faire de ce monde lorsque l’on sait que notre passage y est éphémère ?
Quelque chose allait alors profondément changer dans sa manière de l’habiter… le monde ne serait bientôt plus seulement fait de choses.
Il allait commencer à signifier.
III - Quand le monde commence à signifier
Nous voici donc devant le symbole.
Mais qu’est-ce qu’un symbole ?
Prenons quelque chose de très simple.
Une pierre.
Une pierre est un objet du monde. Nous pouvons la peser, mesurer sa taille, analyser sa composition.
Mais plaçons cette même pierre sur une tombe. Elle est toujours faite de la même matière. Sa masse n’a pas changé. Sa composition chimique non plus. Et pourtant, pour celui qui l’a déposée là, elle peut être devenue autre chose.
Elle peut marquer un lieu, rappeler une présence, honorer un disparu. La pierre n’a pas changé. Sa signification, oui !
Voilà l’étrange pouvoir du symbole : faire porter à une chose visible quelque chose qui ne l’est pas.
Et l’Humain semble avoir développé cette faculté d’une manière extraordinaire.
Il transforme des objets, trace des signes, orne son corps, grave des matières, utilise des pigments. Il représente parfois ce qui l’entoure et parfois des formes dont la signification nous échappe encore.
Puis il entre dans des grottes. Et là, dans l’obscurité, à la lumière vacillante d’une flamme, il laisse sur les parois des animaux, des signes, parfois l’empreinte de ses propres mains.
Des dizaines de milliers d’années plus tard, nous les regardons encore.
Nous pouvons dater certaines œuvres, identifier les pigments employés, étudier les techniques utilisées, observer l’endroit où elles ont été réalisées.
Mais une question demeure : Pourquoi ?
Pourquoi peindre un animal au fond d’une grotte ? Pourquoi laisser l’empreinte d’une main ? Pourquoi répéter certains signes ? Était-ce de l’art ? Un récit ? Un enseignement ? Un marqueur d’identité ? Un rite ? Une manière d’entrer en relation avec quelque chose que nous ne pouvons plus connaître ?
Nous possédons les traces. Nous n’avons plus les voix de ceux qui les ont laissées.
Et c’est ici que la prudence devient essentielle.
Nous pouvons constater qu’un corps a été déposé d’une certaine manière. Nous pouvons retrouver auprès de lui des objets ou des pigments. Nous pouvons observer des représentations sur une paroi mais nous ne pouvons pas demander à leurs auteurs ce qu’ils pensaient.
Une sépulture ne suffit donc pas, à elle seule, à démontrer une croyance en une vie après la mort. Une peinture rupestre ne prouve pas nécessairement l’existence d’une religion. Un objet inhabituel n’était pas obligatoirement sacré.
Pourtant, quelque chose s’est incontestablement produit.
L’Humain ne s’est plus contenté d’utiliser le monde : il lui a donné du sens.
Un objet pouvait désormais représenter autre chose que lui-même, un geste pouvait être répété parce qu’il signifiait quelque chose, une histoire pouvait relier des événements éloignés, une image pouvait rendre présent ce qui était absent.
Et peut-être est-ce là l’une des transformations les plus extraordinaires de notre aventure car dès qu’un être peut faire exister symboliquement ce qui n’est pas devant lui, son monde s’agrandit considérablement.
Il peut évoquer un absent, se souvenir d’un mort, raconter un événement passé, imaginer ce qui n’existe pas encore, représenter ce qu’il ne peut pas voir.
Et même tenter de donner une forme à ce qu’il ne comprend pas.
Alors le monde visible commence à se doubler d’un autre monde, non pas nécessairement d’un monde surnaturel : d’un monde de significations.
Une montagne peut devenir davantage qu’un relief, un animal davantage qu’une proie, le feu davantage qu’une source de chaleur, le ciel davantage qu’un espace au-dessus de nos têtes, la mort davantage qu’un corps qui ne bouge plus. L’Humain commence à habiter simultanément ce qui est et ce que cela signifie pour lui.
Et quelque chose devient alors possible.
Face à la naissance et à la mort, aux saisons, aux orages, au soleil qui disparaît chaque soir et revient chaque matin, aux étoiles dont il ignore tout mais qu’il voit parcourir le ciel, l’Humain peut commencer à chercher des liens, à raconter, à interpréter, à transmettre. Peut-être aussi à s’émerveiller… Et probablement à avoir peur.
Nous ne savons pas exactement quand un premier Humain a regardé le ciel en se demandant ce qu’il y avait au-delà.
Cette question ne laisse aucun fossile.
Nous savons seulement, qu’à un moment de notre histoire, les sociétés humaines ont commencé à peupler leur monde de récits, de rites, de représentations et de puissances qui dépassaient l’individu.
Quelque chose venait de naître dans l’expérience humaine… ou peut-être quelque chose qui existait déjà venait-il simplement de recevoir une forme.
Nous devons donc avancer avec précaution car nous arrivons devant un mot immense. Un mot que les Humains ont rempli de dieux, d’esprits, d’ancêtres, de lieux, de gestes, d’interdits, de prières, de cérémonies… mais aussi de silence et d’émerveillement : Le sacré.
Et avant de demander ce qu’il pourrait être… il faudra peut-être commencer par nous demander pourquoi l’Humain semble avoir éprouvé le besoin de le faire apparaître.
Quand le monde devient sacré
Nous voici devant le sacré.
Mais de quoi parlons-nous exactement ?
Aujourd’hui, le mot évoque facilement les religions, les temples, les prières, les dieux pourtant, le sacré est peut-être plus ancien que tout cela.
Revenons à notre Humain.
Il regarde le monde.
Il voit le soleil apparaître chaque matin et disparaître chaque soir. Il observe la lune changer de forme puis revenir. Il voit les saisons transformer les paysages, la foudre déchirer le ciel, une graine disparaître sous terre avant qu’une plante en surgisse.
Il assiste à la naissance, il rencontre la mort.
Et il ignore encore presque tout des mécanismes qui produisent ces phénomènes.
Il les vit !
Il peut être effrayé par l’orage, bouleversé par une naissance, émerveillé par un ciel étoilé, saisi devant l’immensité d’une montagne.
Peut-être avons-nous là une première piste.
Le sacré pourrait commencer précisément lorsque quelque chose cesse d’être seulement regardé pour être éprouvé comme porteur d’une signification particulière.
Certains lieux deviennent différents des autres, certains moments également, certains gestes ne sont plus accomplis comme les gestes ordinaires.
Une séparation apparaît alors entre ce qui appartient au quotidien et ce qui semble devoir être approché autrement.
Les anthropologues et les historiens des religions ont souvent décrit cette distinction entre le profane et le sacré.
Mais pourquoi l’Humain l’a-t-il créée ? Ou l’a-t-il créée ?
Voilà que notre question devient beaucoup plus délicate.
Une première réponse paraît assez simple.
Face à un monde qu’il comprend encore très peu, l’Humain cherche des explications.
Pourquoi le tonnerre ? Pourquoi la maladie ? Pourquoi la mort ? Pourquoi la pluie tarde-t-elle ? Pourquoi cette naissance et pas une autre ?
Notre cerveau cherche spontanément des causes, des intentions, des relations entre les événements. Cette capacité nous est extrêmement utile : elle nous permet d’anticiper et de comprendre notre environnement. Elle peut aussi nous conduire à attribuer une intention là où nous n’avons pas encore les moyens de connaître la cause véritable.
Le vent souffle. Quelqu’un le fait-il souffler ?
La foudre frappe. Quelqu’un est-il en colère ?
La pluie revient après un geste accompli par le groupe. Le geste l’a-t-il fait revenir ?
Peu à peu, des récits peuvent naître, des puissances apparaissent, des gestes se répètent, des rites s’organisent.
Une explication possible du sacré se dessine alors : l’Humain aurait construit des mondes invisibles pour donner du sens à un réel qu’il ne comprenait pas encore.
Cette hypothèse mérite d’être prise au sérieux.
Mais suffit-elle ?
Parce que le sacré ne semble pas naître uniquement de la peur ou de l’ignorance.
Il naît aussi devant la beauté, devant l’immensité, dans le silence, dans l’amour, devant un nouveau-né, devant un mort… devant cette sensation étrange d’appartenir à quelque chose de beaucoup plus vaste que soi.
Et cette expérience n’a pas disparu lorsque nous avons commencé à comprendre la foudre.
Nous savons aujourd’hui pourquoi elle se produit. Nous savons que la Terre tourne autour du Soleil. Nous pouvons expliquer la formation des étoiles, analyser la matière d’une montagne et observer le développement d’un embryon.
Et pourtant… un ciel étoilé peut toujours nous laisser silencieux.
Comprendre le mécanisme ne semble donc pas nécessairement faire disparaître l’émerveillement. Parfois même, il l’agrandit.
Alors une autre possibilité apparaît.
Peut-être le sacré n’est-il pas seulement une explication primitive de ce que l’Humain ne comprenait pas.
Peut-être désigne-t-il également une manière particulière d’éprouver le monde.
Une expérience dans laquelle quelque chose nous paraît dépasser notre existence individuelle, sans que nous sachions encore exactement quoi.
Et hop ! Aussitôt surgit une difficulté !
Lorsque l’Humain éprouve cette présence, cette grandeur ou ce dépassement, que rencontre-t-il réellement ? Quelque chose qui existe indépendamment de lui ou une expérience produite par son propre cerveau ?
Autrement dit : l’Humain a-t-il découvert le sacré… ou l’a-t-il inventé ?
La science peut étudier ce qui se produit dans notre cerveau lorsque nous méditons, prions ou éprouvons un profond sentiment d’émerveillement. La psychologie peut explorer les conditions qui favorisent ces expériences.
L’anthropologie peut comparer les innombrables manières dont les sociétés humaines ont donné forme au sacré.
Tout cela nous renseigne sur l’expérience humaine du sacré.
Néanmoins, une autre question demeure.
Expliquer comment une expérience se produit suffit-il à déterminer ce qu’elle signifie ?
Nous retrouvons curieusement le problème que nous avions rencontré avec la conscience.
Observer le cerveau d’une personne contemplant un coucher de soleil nous renseigne sur son activité cérébrale. Cela ne fait pas disparaître le coucher de soleil.
Observer le cerveau d’une personne vivant une expérience spirituelle nous renseigne sur son cerveau. Mais cela ne suffit peut-être pas, à lui seul, à déterminer si ce qu’elle croit rencontrer existe ou non indépendamment d’elle.
Nous voici donc devant deux possibilités.
Le sacré pourrait être une formidable construction humaine née de notre conscience, de notre imagination, de notre besoin de sens et de notre capacité symbolique.
Ou certaines de ces facultés pourraient être précisément ce qui nous permet de percevoir une dimension du réel qui nous échappe autrement.
Peut-être même la réponse se trouve-t-elle ailleurs que dans cette opposition.
Nous n’en savons rien.
Et cette fois, encore une fois, notre ignorance n’est pas un défaut.
Elle est exactement l’endroit où commence notre question.
Depuis des millénaires, l’Humain ne s’est pas contenté de fabriquer des symboles autour de ce sentiment du sacré.
Il affirme parfois avoir vécu quelque chose : une présence, une unité, une lumière, une voix, un bouleversement intérieur, une impression de sortir de lui-même ou, au contraire, de rejoindre quelque chose au plus profond de lui.
Les cultures ont donné à ces expériences des noms, des visages et des interprétations très différents.
Et voici que notre chemin prend encore une nouvelle direction.
Nous étions partis du sacré comme manière de donner du sens au monde.
Nous arrivons maintenant devant l’expérience du sacré.
Et avec elle apparaît un autre mot immense : le spirituel.
L’étrange expérience du spirituel
Le spirituel.
Voilà un mot encore plus difficile à saisir que le précédent.
Pour certains, il évoque Dieu. Pour d’autres, l’âme, les esprits, la transcendance, la méditation, la nature, l’Univers ou simplement la recherche d’un sens qui dépasse l’existence individuelle. Et pour d’autres encore, il ne désigne aucune réalité particulière.
Alors, plutôt que de commencer par essayer de définir ce qu’est le spirituel, revenons une nouvelle fois à l’expérience humaine.
Depuis très longtemps et dans des cultures très différentes, des êtres humains racontent avoir vécu des expériences inhabituelles. Certains parlent d’une présence, d’autres d’un sentiment d’unité avec le monde, d’une disparition momentanée des frontières du « moi », d’une lumière, d’une paix immense ou d’un amour qui leur semble dépasser tout ce qu’ils connaissent ordinairement.
Certains disent avoir entendu une voix, d’autres avoir eu l’impression de quitter leur corps.
D’autres encore ne voient rien, n’entendent rien, mais rapportent cette étrange certitude d’avoir été, pendant quelques instants, en contact avec quelque chose de plus vaste qu’eux.
Ces expériences peuvent survenir dans la prière ou la méditation, au contact de la nature, dans certaines pratiques rituelles, au cours d’états physiologiques particuliers ou parfois sans que la personne puisse identifier la moindre cause.
Elles peuvent être recherchées ou surgir sans avoir été invitées.
Mais que sont-elles ?
Voilà précisément ce que nous ignorons.
Nous pouvons cependant commencer par faire une distinction essentielle : l’expérience et son interprétation ne sont pas la même chose.
Imaginons plusieurs personnes vivant un profond sentiment d’unité et de disparition momentanée des limites habituelles du « moi ».
L’une dira peut-être : « J’ai rencontré Dieu. »
Une autre : « J’ai senti que je ne faisais qu’un avec l’Univers. »
Une troisième parlera d’une expérience mystique.
Une quatrième y verra un état particulier de son cerveau.
L’expérience peut présenter certaines ressemblances.
L’explication, elle, dépendra en partie de la culture, des croyances, des connaissances et de l’histoire de celui qui la vit.
Cette distinction est précieuse.
Elle nous permet de prendre au sérieux ce que les personnes racontent sans être obligés d’adopter immédiatement l’explication qu’elles en donnent. Une expérience peut être profondément réelle pour celui qui la vit sans que cela suffise à établir la nature de ce qui l’a provoquée.
Et la science peut étudier une partie de ces phénomènes. Elle peut observer l’activité cérébrale pendant certains états méditatifs ou contemplatifs. Elle peut étudier les effets de la prière, de certaines pratiques respiratoires ou de substances capables de modifier profondément la perception et le sentiment de soi. Elle peut comparer les récits et rechercher des caractéristiques communes.
Elle peut donc nous aider à comprendre comment certaines expériences spirituelles sont vécues par l’être humain.
Mais voilà qu'une difficulté réapparaît !
Supposons qu’un jour nous connaissions parfaitement les mécanismes cérébraux associés à une expérience d’unité.
Qu’aurions-nous démontré ?
Que le cerveau participe à cette expérience ? Certainement.
Qu’il en est nécessairement l’unique cause ? Pas forcément.
Et qu’une réalité extérieure au cerveau en est la cause ? Pas davantage.
Nous retrouvons notre vieille prudence.
Le mécanisme n’est pas nécessairement la signification.
Connaître les régions cérébrales qui s’activent lorsque nous écoutons Mozart ne démontre pas que Mozart n’existe que dans notre cerveau et constater que nous entendons Mozart ne nous permet pas non plus d’affirmer que toute musique que nous croyons entendre possède nécessairement une source extérieure.
Entre ces deux affirmations existe un espace immense.
Et c’est précisément celui dans lequel nous avançons à tâtons...
L’expérience spirituelle pourrait être une possibilité particulière de la conscience humaine : notre cerveau serait capable de produire des états dans lesquels notre perception habituelle du « moi » et du monde se transforme profondément.
Cependant, il existe une autre hypothèse.
Et si certaines de ces expériences correspondaient à la perception de quelque chose qui existe indépendamment de nous ? Après tout, nous avons découvert au début de notre voyage que nos sens ne nous donnent accès qu’à une partie du réel physique.
Cela ne prouve évidemment pas l’existence d’un autre niveau de réalité mais cela devrait peut-être nous apprendre une certaine modestie quant aux limites de ce que nous pouvons percevoir et connaître.
Alors nous voici dans une position assez extraordinaire.
Nous pouvons affirmer que l’expérience spirituelle existe comme expérience humaine.
Nous pouvons étudier certains de ses mécanismes, ses circonstances et ses effets, nous pouvons constater qu’elle traverse des cultures et prend des formes extrêmement diverses.
Mais lorsque nous demandons : « Que rencontre réellement celui qui affirme rencontrer quelque chose ? »
La réponse devient beaucoup plus difficile ! Peut-être ne rencontre-t-il que lui-même ? Peut-être rencontre-t-il quelque chose qui le dépasse ? Peut-être ces deux propositions ne s’excluent-elles même pas ?
Et voilà que notre question initiale revient, transformée par tout le chemin parcouru.
Qu’est-ce qu’être humain lorsque cet animal, né de la Terre et appartenant entièrement au vivant, devient capable de faire l’expérience de quelque chose qu’il interprète parfois comme dépassant sa propre existence ?
Nous étions partis les pieds sur Terre.
Nous ne les avons pas quittés.
Mais désormais… nous avons levé les yeux.
IV - Devant le Mystère
Nous avons levé les yeux.
Et maintenant ?
Pendant tout ce voyage, nous avons posé des questions. Certaines ont trouvé des éléments de réponse, d’autres nous ont conduits vers de nouvelles questions.
Nous avons découvert que nos sens ne nous montrent qu’une partie du monde physique. Que notre cerveau participe à construire l’expérience que nous en avons. Que la conscience elle-même, pourtant si intime, demeure encore en partie énigmatique. Nous avons rencontré le « je », le temps, la mort. Puis le symbole, le sacré, le spirituel.
Et à chaque étape, quelque chose s’est produit : la frontière de ce que nous pensions savoir s’est déplacée.
Alors peut-être pouvons-nous enfin regarder cette frontière elle-même car derrière toutes les questions que nous avons posées s’en cache peut-être une seule : Qu’est-ce que le réel ?
Est-il uniquement ce que nous pouvons observer, mesurer et décrire ?
Certainement pas, si par là nous entendons uniquement ce que nos sens perçoivent directement. Nous savons désormais combien ils sont limités mais pouvons-nous pour autant prouver qu’existent derrière le monde observable des réalités spirituelles, des consciences ou des dimensions invisibles ?
Nous ne le pouvons pas davantage. Nous pouvons vivre des expériences que nous interprétons ainsi, parfois avec une force et une certitude bouleversante, mais nous ne pouvons pas encore en établir objectivement la nature.
Nous voici donc dans une situation inconfortable… et merveilleuse.
Nous savons. Nous savons aussi que nous ne savons pas tout… et que tout ce que nous expérimentons ne peut pas nécessairement être démontré.
L’Humain a appris à observer des galaxies situées à des milliards d’années-lumière. Il explore l’infiniment petit, déchiffre le génome, mesure les vibrations de l’espace-temps et reconstitue l’histoire de mondes disparus.
Et pourtant, il peut encore s’asseoir un soir sous un ciel étoilé et se poser des tas de questions existentielles comme :
Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
Pourquoi cet Univers peut-il donner naissance à la vie ? Pourquoi cette vie peut-elle devenir consciente ? Et pourquoi cette conscience peut-elle, à son tour, contempler l’Univers dont elle est issue et s’interroger sur lui ?
Nous voilà revenus presque exactement à notre point de départ.
Un animal regarde les étoiles.
Seulement, maintenant, nous savons un peu mieux qui regarde.
Un primate, un être vivant parmi les autres êtres vivants, un corps façonné par une longue histoire biologique, un animal capable d’aimer, de souffrir, de se souvenir et d’imaginer demain.
Un être qui sait qu’il mourra, qui transforme le monde en symboles, qui cherche du sens, qui éprouve parfois le sentiment étrange que quelque chose le dépasse.
Et qui, malgré tout ce qu’il a appris, ne sait toujours pas exactement ce qu’il est.
Peut-être est-ce cela que nous appelons le Mystère.
Non pas une réponse destinée à combler ce que nous ignorons, non pas un mot commode que nous placerions là où la connaissance s’arrête : juste, l’espace que nous acceptons de laisser ouvert lorsque nous ne savons pas.
Mais le Mystère n’est peut-être pas seulement ce que nous n’avons pas encore compris car comprendre n’abolit pas nécessairement l’émerveillement.
Nous pouvons connaître la composition d’une étoile et continuer à être saisis par le ciel. Comprendre les mécanismes de la vie sans épuiser l’étrangeté d’être vivant. Explorer toujours davantage le cerveau sans avoir entièrement résolu l’énigme de celui qui, derrière ses yeux, fait l’expérience d’exister.
La connaissance ne fait donc pas nécessairement reculer le Mystère.
Elle peut parfois l’approfondir.
Un espace demeure alors dans lequel la science peut continuer à chercher sans être diminuée par ce qu’elle ignore, dans lequel la philosophie peut questionner, dans lequel la spiritualité peut proposer des significations sans les transformer nécessairement en certitudes. Et dans lequel chacun demeure libre de regarder.
Alors, au terme de notre voyage, avons-nous découvert ce qu’est l’Humain ?
Peut-être un peu… mais nous avons surtout découvert quelque chose d’autre.
Nous pensions devoir choisir entre l’animal et le spirituel, entre la Terre et le ciel, entre ce que nous pouvons connaître et ce que nous pouvons seulement interroger.
Peut-être cette séparation était-elle trop simple.
Celui qui lève les yeux vers les étoiles est toujours l’animal, celui qui prie est toujours l’animal, celui qui compose de la musique, enterre ses morts, construit des télescopes, aime, doute et cherche est toujours l’animal.
Nous n’avons jamais quitté la Terre.
Et peut-être n’était-il pas nécessaire de la quitter pour rencontrer le Mystère.
Il existe une image étonnante dans le livre Dialogues avec l’ange, recueil de textes collectés par Gitta Mallasz au cours de la Seconde Guerre mondiale.
L’Humain y occupe une place particulière : celle d’un pont entre le monde visible et le monde invisible, entre le monde minéral, le monde végétal, le monde animal et l’Ange.
Il y est question d’une « brèche » à combler : la place de l’Humain serait d’être le pont entre le monde animal et celui de l’Ange.
Que l’on considère cette parole comme une vérité spirituelle, une intuition, une métaphore ou simplement une très belle image de notre condition, elle résonne singulièrement avec le chemin que nous venons de parcourir.
Et ici, je peux enfin quitter un instant le terrain de ce que nous pouvons établir pour vous dire ce que, personnellement, je crois.
Je crois que l’Humain appartient pleinement à la Terre et que sa dimension spirituelle ne l’en sépare pas. Je ne le crois pas moitié animal et moitié spirituel.
Je le crois entièrement vivant et, peut-être, est-ce précisément pour cela, qu’il capable de se tourner vers ce qui le dépasse !
Alors regardons une dernière fois cet étrange primate avec lequel nous avons commencé notre voyage.
Il a les pieds sur Terre, il lève les yeux vers le ciel.
Et peut-être son Mystère tient-il précisément à cela : il n'a jamais eu besoin de quitter l'une pour appartenir à l'autre.








































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