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HUMAIN, QUI ES-TU ? De la Terre au Mystère

il y a 11 minutes
14 min de lecture

Qu'est-ce qu'être humain ?


Il est des questions que l'on croit connaître parce qu'elles nous accompagnent depuis toujours.


Qui sommes-nous ?


Nous avons cherché des réponses dans les étoiles, interrogé les origines, observé les traces laissées par les civilisations anciennes. Nous nous sommes demandé qui avait marché avant nous, ce que nos ancêtres savaient, ce qu'ils avaient peut-être oublié, et même si d'autres formes d'intelligence avaient pu - ou pourraient - exister ailleurs.


À tant regarder au loin, une question finit par revenir vers celui qui regarde : et nous ?


Qu'est-ce qu'être humain, en définitive ?


La question paraît presque naïve. Après tout, nous savons ce qu'est Homo sapiens. Nous pouvons décrire son anatomie, étudier son génome, retracer une partie de son histoire, observer son cerveau, ses comportements, ses sociétés.


Nous savons aussi qu'il est un animal.


Voilà peut-être le meilleur endroit pour commencer. Pas dans les étoiles, pas dans le spirituel, pas dans quelque hypothèse extraordinaire sur nos origines : les pieds sur Terre.


Et pourtant, quelque chose chez cet animal ne cesse de nous interroger.


Il ne se contente pas de vivre : il cherche à comprendre le monde dans lequel il vit et finit même par se prendre lui-même pour objet de questionnement.


Qui suis-je ? Pourquoi suis-je là ? Quelle est ma place dans ce monde ?


C'est ici que notre voyage commence.

Nous avancerons avec prudence.


Il y aura ce que la science peut aujourd'hui observer, mesurer ou raisonnablement établir. Il y aura ce qu'elle ignore encore. Il y aura les réponses proposées par la philosophie, l'anthropologie et les traditions spirituelles.


Et il y aura enfin cet immense territoire où aucune réponse définitive ne nous attend peut-être : le Mystère.


Dans cette nouvelle exploration, si vous voulez bien faire ce voyage avec moi, nous n'essaierons pas de démontrer que l'Humain est un animal divin. Nous n'essaierons pas davantage de démontrer qu'il n'est qu'un animal.

Nous allons simplement marcher.


D'abord les pieds bien posés sur Terre puis, progressivement, nous lèverons les yeux.


Peut-être découvrirons-nous en chemin que certaines frontières que nous pensions évidentes le sont beaucoup moins qu'il n'y paraît.


Mais nous n'en sommes pas encore là.

Pour l'instant, restons au commencement.


Regardons cet étrange primate qui aime, combat, soigne, rit, pleure, écoute Mozart et contemple les étoiles.

Et posons-lui simplement la question : Humain, qui es-tu ?


I - L’Humain est un animal

L’Humain est un animal.

Cette affirmation semble aujourd’hui d’une évidence presque banale. Et pourtant, sommes-nous réellement conscients de ce qu’elle signifie ?


Nous avons longtemps cultivé l’idée d’occuper une place particulière dans le monde vivant. Nous nous sommes distingués des autres espèces par notre intelligence, notre capacité à fabriquer des outils, notre langage, notre culture et, bien entendu, notre conscience.


Nous avons même inventé une expression révélatrice : « L’Homme et les animaux ». Comme si nous appartenions à deux mondes différents !


Puis Darwin est venu nous rappeler notre parenté avec le reste du vivant. Et, progressivement, les observations scientifiques nous ont conduits à regarder nos voisins terrestres d’un autre œil…


Ces animaux que nous avons si longtemps considérés comme essentiellement guidés par leurs instincts n’ont pas fini de nous surprendre.


Et si nous allions à leur rencontre ?


Quand le chimpanzé fabrique ses outils


Dans une forêt africaine, un chimpanzé choisit une tige végétale. Il en retire les feuilles, ajuste son extrémité et l’introduit dans une termitière. Quelques instants plus tard, il récupère les termites accrochés à son outil.

Ce geste n’est pas anodin.

L’animal a sélectionné un matériau, l’a transformé et l’utilise pour atteindre un objectif. Dans certaines populations, les chimpanzés perfectionnent même l’extrémité de leurs outils afin d’en améliorer l’efficacité. Or, la fabrication d’outils fut longtemps considérée comme l’un des attributs caractéristiques de notre humanité.


Voilà une première frontière qui s’estompe.


Mais fabriquer un outil n’est qu’une chose. Transmettre un savoir en est une autre.

Et c’est précisément ce que notre deuxième rencontre nous invite à découvrir.


Quand les orques transmettent leur culture


Sous la surface de l’océan, une jeune orque accompagne les membres de son groupe. Elle observe leurs déplacements, participe progressivement à leurs activités et apprend certaines techniques de chasse. Toutes les populations d’orques ne chassent pas de la même manière. Leurs habitudes alimentaires, leurs stratégies et certaines de leurs vocalisations varient selon les groupes.


Ces particularités ne s’expliquent pas uniquement par la génétique ou les conditions environnementales : certaines sont acquises et transmises socialement.


Les scientifiques parlent alors de traditions culturelles.

La culture ne serait donc pas exclusivement humaine !


Certes, nous avons développé des formes de transmission symbolique et cumulative d’une complexité remarquable. Mais nous ne sommes pas les seuls à apprendre les uns des autres ni à transmettre des comportements au fil des générations.


Une deuxième frontière vient de bouger.

Et notre troisième rencontre nous conduit vers un territoire plus délicat encore : celui des émotions et de la mort.


Quand les éléphants rencontrent la mort


Une éléphante s’approche du corps d’un congénère. Elle l’explore délicatement de sa trompe, le touche, s’attarde.

De telles scènes ont été observées chez les éléphants sauvages. Certains soutiennent leurs compagnons mourants, d’autres reviennent examiner leurs dépouilles. Ces comportements intriguent les chercheurs, qui étudient la possibilité que les éléphants possèdent une certaine compréhension de la mort.


Éprouvent-ils du chagrin ? Savent-ils que leur compagnon ne reviendra plus ?


Nous ne pouvons pas accéder directement à leur expérience intérieure mais leurs comportements nous invitent à reconsidérer ce que nous pensions savoir de la sensibilité animale.


Et surtout, ils nous rappellent que les relations affectives, l’attachement et les réactions face à la disparition d’un proche ne constituent pas nécessairement notre domaine réservé.


Une troisième frontière devient incertaine.


Quand la pie rencontre son reflet


Notre dernière rencontre est peut-être la plus déconcertante.

Plaçons une pie devant un miroir...


En 2008, des chercheurs publient une expérience étonnante : certaines pies tentent de retirer une marque colorée placée sur leur plumage, à un endroit qu’elles ne peuvent normalement pas voir, lorsqu’un miroir est à leur disposition.

Se reconnaîtraient-elles ?


L’expérience suscite un immense intérêt. Mais des travaux ultérieurs ont également alimenté le débat sur l’interprétation de ce type de test.


Et c’est précisément ce qui rend cette rencontre passionnante.


Nous avons longtemps associé la conscience de soi à notre humanité. Pourtant, comment déterminer ce qu’un autre être vivant sait de lui-même ? Un miroir constitue-t-il nécessairement le meilleur instrument pour interroger la conscience d’un oiseau, d’un dauphin ou d’un éléphant ?


Peut-être notre difficulté vient-elle aussi de notre manière de poser les questions.


Nous cherchons souvent chez les autres espèces des capacités qui ressemblent aux nôtres, alors que leur façon de percevoir et d’habiter le monde peut être radicalement différente.


Et si, pour mieux comprendre les autres animaux, nous devions commencer par cesser de les mesurer uniquement à notre propre image ?


Alors, qu’avons-nous réellement en propre ?


Quatre rencontres. Quatre frontières devenues moins évidentes.


Nous découvrons un chimpanzé capable de fabriquer des outils, des orques qui transmettent des traditions, des éléphants dont les comportements face à la mort nous interrogent et des oiseaux qui nous obligent à réfléchir aux moyens mêmes par lesquels nous étudions la conscience.


Il ne s’agit pas de prétendre que tous les animaux possèdent les mêmes capacités, ni de nier les particularités de l’espèce humaine. Cependant, une chose apparaît : nous ne pouvons plus définir aussi facilement notre humanité par ce dont les autres animaux seraient dépourvus.


Et si notre singularité ne résidait pas uniquement dans ce que nous savons faire, mais également dans notre manière de percevoir notre propre existence ?


Car, figurez-vous, que cet animal que nous appelons Humain possède une étonnante faculté : il peut faire de sa propre existence un sujet de réflexion.


Il ne se contente pas de vivre : Il s’interroge sur la vie.


Mais est-il le seul ?

Voilà une question qui mérite que nous poursuivions notre marche.


II - L’étrange expérience d’être

Nous avons laissé notre Humain face à une question : est-il le seul animal capable de s’interroger sur sa propre existence ?


Avant de tenter d’y répondre, arrêtons-nous un instant sur quelque chose de tellement ordinaire que nous n’y prêtons presque plus attention.


Nous percevons le monde.


Nous le voyons, nous l’entendons, nous le touchons. Nous sentons la chaleur du soleil sur notre peau, le parfum d’une fleur, le goût d’un fruit. Nous avançons ainsi dans un univers qui nous paraît familier et que nous appelons tout naturellement : la réalité.


Mais est-ce réellement la réalité ? Ou seulement la partie de celle-ci que nous sommes capables de percevoir ?


Nos sens ne nous donnent accès qu’à une petite portion du monde physique qui nous entoure.

D’autres animaux en explorent des dimensions qui nous échappent.


Une abeille perçoit des longueurs d’onde dans l’ultraviolet et découvre sur certaines fleurs des motifs invisibles à nos yeux. Des chauves-souris se déplacent et chassent grâce à l’écholocation. Certains serpents détectent le rayonnement infrarouge émis par leurs proies. De nombreuses espèces perçoivent des fréquences sonores que nous sommes incapables d’entendre.


Plus étrange encore pour nos sens humains : certains animaux sont sensibles au champ magnétique terrestre.

Des oiseaux migrateurs peuvent ainsi utiliser cette information parmi différents repères pour s’orienter au cours de voyages parfois considérables, y compris lorsqu’ils migrent de nuit.


Ils habitent donc la même planète que nous mais en font-ils exactement la même expérience ? Probablement pas.

Imaginons un instant que nous puissions emprunter les sens d’une autre espèce.


À quoi ressemblerait une prairie vue par une abeille ? Que deviendrait une nuit sans lumière vécue par une chauve-souris ? Que signifie « s’orienter » lorsque quelque chose d’aussi imperceptible pour nous que le champ magnétique terrestre participe à notre perception du monde ?


Nous ne pouvons qu’essayer de l’imaginer.


Et cette simple constatation devrait déjà nous rendre modestes.


Nous ne percevons pas le monde dans sa totalité. Nous percevons ce que notre organisme nous permet d’en percevoir.


Notre réalité vécue n’est donc pas nécessairement synonyme de la totalité du réel. Cela ne signifie évidemment pas que tout ce que nous ne percevons pas existe pour autant. L’invisible n’est pas une preuve de l’existence de n’importe quoi.


Mais l’histoire des sciences nous a appris quelque chose de précieux : l’absence de perception n’est pas davantage une preuve d’inexistence.


Les ondes radio traversaient l’espace avant que nous sachions les détecter. L’ultraviolet existait avant que nous découvrions son existence. Le champ magnétique terrestre n’a pas attendu que l’Humain invente les instruments permettant de le mesurer.


Nous voici donc devant une première distinction essentielle : le réel et notre expérience du réel ne sont pas exactement la même chose.


Mais alors, qu’est-ce que cette expérience ?


Regardons quelque chose de très simple.

Un arbre.


La lumière qu’il réfléchit atteint nos yeux. Des signaux sont transmis au cerveau. Des réseaux neuronaux traitent des informations concernant les formes, les couleurs, la profondeur, le mouvement.

Tout cela peut être étudié.


Il n'empêche que lorsque nous regardons cet arbre, il se produit également quelque chose d’une nature très particulière : nous voyons l’arbre.


Il apparaît dans notre expérience.


Son vert n’est pas seulement une longueur d’onde traitée par notre système visuel : pour nous, il y a l’expérience du vert. Sa silhouette peut éveiller un souvenir. Sa beauté peut nous émouvoir. Il peut devenir l’arbre sous lequel nous jouions enfants, celui que nous avons planté avec quelqu’un que nous aimions ou simplement cet arbre que nous regardons aujourd’hui sans autre histoire.


Le monde extérieur rencontre alors quelque chose d’intérieur.


Et c’est précisément ici que notre marche change doucement de terrain.


Nous pouvons décrire l’œil. Nous pouvons observer le cerveau. Nous pouvons suivre une partie du chemin parcouru par l’information.


Mais... demeure une question d’une simplicité vertigineuse : Pourquoi y a-t-il une expérience ?


Pourquoi le monde n’est-il pas seulement détecté et traité par notre organisme ? Pourquoi est-il également vécu ?

Nous venons peut-être d’atteindre l’une des questions les plus profondes que l’Humain puisse se poser.


Et elle porte un nom que nous pensions pourtant connaître : la conscience.


Cette étrange chose que nous appelons conscience


Nous venons de prononcer le mot : conscience.


Un mot si familier que nous pourrions presque croire savoir ce qu’il désigne.

Nous disons que nous avons conscience de quelque chose, que nous prenons conscience d’une situation, que quelqu’un perd conscience puis la retrouve.


Mais qu’est-ce donc que cette conscience que nous pouvons perdre, retrouver et même prendre pour objet de notre propre réflexion ?


Commençons par la seule conscience à laquelle chacun de nous possède un accès direct : la sienne.


Je sais que je suis consciente.

Au moment même où je lis ces lignes, quelque chose se passe en moi. Je vois les mots. Je peux entendre les bruits qui m’entourent. Une pensée peut surgir, puis une autre. Je peux ressentir une émotion, remarquer une sensation dans mon corps ou me souvenir soudainement de quelque chose qui n’a apparemment aucun rapport avec ce que je suis en train d'écrire.


Tout cela appartient à mon expérience intérieure.

Mais la vôtre ?


Je peux raisonnablement supposer que vous possédez, vous aussi, une vie intérieure. Vous me parlez, vous réagissez, vous racontez ce que vous ressentez. Votre cerveau ressemble au mien et votre comportement me donne toutes les raisons de penser que, derrière vos yeux, le monde est également vécu.


Pourtant, je ne pourrai jamais entrer directement dans votre expérience.

Je peux savoir que vous regardez le même ciel que moi mais je ne peux pas savoir exactement ce que cela fait d’être vous regardant ce ciel.


La conscience possède donc une caractéristique bien étrange : elle est à la fois l’une des choses dont nous sommes le plus certains pour nous-mêmes et l’une des plus difficiles à observer directement chez autrui et bien que tout nous porte à penser que nous la partageons. »


Alors la science contourne l’obstacle.


Elle étudie ce qui se passe dans le cerveau lorsque nous rapportons avoir conscience d’un stimulus. Elle compare l’éveil et le sommeil, l’anesthésie et l’état conscient. Elle observe ce qui change lorsqu’une image atteint notre conscience ou demeure non perçue. Elle recherche les structures, les réseaux et les dynamiques cérébrales associés à nos expériences conscientes.


Et elle progresse.


Nous savons aujourd’hui que la conscience n’est pas simplement située dans un petit endroit du cerveau qui s’allumerait comme une lampe lorsque nous ouvrons les yeux. Différentes régions et différents réseaux interviennent selon ce que nous percevons, ressentons ou faisons, et plusieurs théories tentent d’expliquer comment cette activité coordonnée devient une expérience consciente.


Mais aucune n’a encore clos le débat.

Et… surtout, une question résiste !


Supposons que nous parvenions un jour à décrire avec une précision absolue ce qui se passe dans votre cerveau lorsque vous contemplez un coucher de soleil.


Nous connaîtrions les photons atteignant votre rétine, les signaux électriques parcourant vos voies visuelles, les régions cérébrales activées, les échanges d’informations entre elles. Nous pourrions peut-être même prédire le moment où vous allez dire : « C’est magnifique. »


Aurions-nous pour autant expliqué pourquoi cette activité cérébrale s’accompagne de l’expérience d’un coucher de soleil ?


Pourquoi les couleurs apparaissent-elles ? Pourquoi la beauté est-elle ressentie ? Pourquoi une douleur ne se contente-t-elle pas de provoquer une réaction de protection, mais fait-elle mal ? Pourquoi Mozart n’est-il pas seulement une succession de vibrations transformées en signaux nerveux mais, pour celui qui l’écoute, de la musique ?


C’est ici qu’une distinction essentielle apparaît.


Nous pouvons chercher à comprendre comment fonctionne la conscience : comment nous percevons, mémorisons, dirigeons notre attention, prenons des décisions ou rendons une information accessible à notre pensée.


Mais une autre question demeure : Pourquoi tout cela est-il vécu de l’intérieur ?


Le philosophe David Chalmers (philosophe australien spécialisé en philosophie de l'esprit) a popularisé une expression pour désigner cette difficulté : le « problème difficile de la conscience ».


Non parce que les autres problèmes seraient faciles - ils ne le sont certainement pas ! - mais parce que celui-ci semble d’une autre nature. Expliquer les mécanismes qui permettent à un cerveau de traiter une information ne suffit pas nécessairement à expliquer pourquoi ce traitement produit une expérience subjective.


Et voilà notre étrange situation.


Une partie de la matière qui compose l’Univers s’est organisée, au moins sur notre petite planète, en êtres vivants capables de percevoir leur environnement.


Parmi eux, un animal nommé Homo sapiens est devenu capable de tourner son attention vers sa propre expérience et de demander : « Qu’est-ce donc que cette conscience avec laquelle je suis en train de m’interroger sur la conscience ? »


Vertigineux, n’est-ce pas ?


Mais une autre question nous attend déjà.


Nous avons demandé ce qu’est la conscience.


Il nous reste maintenant à demander : Pourquoi sommes-nous conscients ?


À quoi sert cette expérience intérieure ? Est-elle apparue parce qu’elle procure un avantage au vivant ? Est-elle une propriété émergente de cerveaux devenus suffisamment complexes ? Est-elle indissociable de certains types de traitement de l’information ? Ou manque-t-il encore quelque chose à notre compréhension ?


La science propose des hypothèses, la philosophie les interroge.

Et pour l’instant, aucune réponse définitive ne referme la question.


Alors continuons.


Nous pensions partir à la recherche de ce qui caractérise l’Humain et nous venons de découvrir qu’au cœur même de notre expérience la plus intime se trouve déjà… une énigme.


De la conscience au « je »


Pourquoi sommes-nous conscients ? La question pourrait nous entraîner très loin...


Peut-être la conscience a-t-elle procuré, au cours de l’évolution, des avantages considérables aux êtres qui en possédaient certaines formes : mieux intégrer les informations provenant de leur environnement, adapter leurs comportements, apprendre, choisir, anticiper, interagir avec leurs semblables.


Mais immédiatement une difficulté apparaît : à partir de quand peut-on parler de conscience ?


Nous avons déjà rencontré des animaux qui fabriquent des outils, transmettent des comportements, manifestent des réactions face à leurs morts ou semblent capables, pour certains, de se reconnaître dans un miroir. D’autres mémorisent, anticipent, résolvent des problèmes, éprouvent vraisemblablement douleur et plaisir.


Alors où tracer la frontière ?


Peut-être n’existe-t-il d’ailleurs pas une frontière unique séparant brutalement les êtres conscients de ceux qui ne le seraient pas. Peut-être existe-t-il différentes formes, différents degrés ou différentes manières d’être conscient.


La question reste ouverte.


Mais revenons à notre Humain car quelque chose de particulier se produit lorsque la conscience devient capable de se retourner sur elle-même.


Non seulement je vis, mais je peux penser : « je suis en train de vivre. »

Non seulement une pensée apparaît, mais je peux remarquer que je suis en train de penser.


Je peux observer mes émotions, interroger mes réactions, réfléchir à mes propres choix et même me demander qui est ce « je » qui pense, ressent et choisit.


La conscience devient alors réflexive. Et, alors, avec elle, surgit un étrange personnage qui nous accompagne partout : moi. Et ce « moi » possède une histoire.


Je ne suis pas seulement l’être présent ici et maintenant. Je suis également celui ou celle qui se souvient. Je peux retourner mentalement vers l’enfant que j’étais, retrouver un visage disparu, revivre une joie ancienne, regretter une décision prise vingt ans auparavant.


Et je peux accomplir le voyage inverse. Je peux imaginer demain, la semaine prochaine, dans dix ans. Je peux faire des projets, craindre un événement qui ne s’est pas encore produit, préparer quelque chose qui n’existe pour l’instant que dans mon esprit.


L’Humain habite bien le présent mais il possède cette faculté extraordinaire d’en sortir continuellement.


Les autres animaux ne sont pas enfermés dans un éternel présent. Certains possèdent des mémoires remarquables et plusieurs espèces sont capables d’anticipation et de planification. Pourtant, chez l’Humain, passé et futur prennent une dimension particulière : nous en faisons le récit de notre existence.


J’étais. Je suis. Je serai.


Entre ces trois temps se construit progressivement cette histoire que j’appelle : « ma vie ».


Cette capacité est prodigieuse !


Grâce à elle, nous pouvons apprendre du passé, préparer l’avenir, transmettre une expérience à ceux qui viendront après nous. Nous pouvons planter un arbre dont nous savons que d’autres profiteront de l’ombre. Commencer la construction d’un édifice que nous ne verrons peut-être jamais achevé. Écrire pour des lecteurs qui ne sont pas encore nés.


Mais cette formidable liberté à l’égard du présent possède aussi son revers : Nous pouvons souffrir aujourd’hui de ce qui s’est produit hier et souffrir aujourd’hui de ce qui pourrait arriver demain.


Voilà peut-être pourquoi tant de philosophies et de traditions spirituelles ont invité l’Humain à revenir au présent. Non parce qu’il serait incapable d’y vivre mais précisément parce qu’il est capable de le quitter.


Et puis, au bout de cette projection dans le temps, une pensée finit inévitablement par apparaître.

Si j’étais hier… Si je suis aujourd’hui… Si je serai demain… viendra également un jour où je ne serai plus.


Nous ignorons ce qu’un animal comprend exactement de sa propre mortalité. Nous avons vu que certaines espèces réagissent à la mort de leurs congénères et que leurs comportements nous interrogent profondément.

L’Humain possède, lui, la capacité de représenter sa propre disparition et d’en faire une question. Il sait qu’il mourra et il sait que ceux qu’il aime mourront également.


Dès lors, la mort n’est plus seulement un événement biologique.

Elle devient une énigme : Que devient celui qui était là et qui ne l’est plus ? Où est-il ? Existe-t-il encore quelque part ? Et moi, que deviendrai-je ?


Ces questions ont traversé les sociétés humaines sous des formes innombrables.

Alors l’Humain accomplit un geste étrange.


Il ne se contente plus de laisser le mort derrière lui : il commence à l’accompagner. Il dispose un corps. Il dépose parfois des objets auprès de lui. Il marque un lieu. Il accomplit des gestes. Il répète certains de ces gestes. Il raconte.


Le rite apparaît.


Et avec lui, peut-être, quelque chose commence à changer profondément dans notre manière d’habiter le monde. En effet, lorsque l’Humain commence à donner une signification à la mort, il ne transforme pas seulement son rapport aux morts : il transforme aussi son rapport à la vie !


Nous étions partis d’un animal, nous avons rencontré la conscience, puis le « je », puis le temps.


Et voici que le temps vient de nous conduire devant la mort.

Derrière elle commence à se dessiner un nouveau territoire.


Celui du symbole.

Et bientôt, peut-être… celui du sacré.


Fin de la première partie


Notre étrange primate est donc toujours là, les pieds sur Terre.

Cependant quelque chose a changé.

Il ne regarde plus seulement le monde : il se regarde vivre dans ce monde. Il sait qu’il existe, qu’il traverse le temps et qu’un jour il mourra. Alors une nouvelle question apparaît.


Que fait l’Humain de cette conscience ?

C’est là que notre voyage prendra une tout autre direction…


À suivre — Partie II : Du symbole au Mystère



 
 
 

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