Hypothèse X - Et si une population oubliée avait traversé notre préhistoire ? - Partie I
Quand ma curiosité m’emmène ailleurs…
Si vous me lisez depuis quelque temps, vous avez probablement déjà remarqué que mes interrogations ne connaissent pas beaucoup de frontières.
J’ai pu vous parler de petits phénomènes énergétiques comme m’interroger sur l’architecture du Réel ; passer des Anges à la Conscience, questionner l’intelligence artificielle ou réfléchir aux contradictions que je peux percevoir entre certaines expressions de l’extrême droite et le message chrétien.
Et voilà qu’aujourd’hui, je vous emmène… vers les crânes allongés, une possible civilisation oubliée et, un peu plus loin sur le chemin, jusqu’à ce que nous appelons « l’homme sauvage ».
Oui. Je sais.
Le virage peut sembler un peu serré. 🙂
C'est que mes sujets d’interrogation sont nombreux, parfois très éloignés les uns des autres en apparence, et ils naissent souvent de la même chose : une information attire mon attention, puis une autre vient étrangement lui répondre. Un rapprochement se fait. Une question apparaît. Puis une deuxième. Et bientôt, ce qui n’était qu’une petite curiosité devient une piste de réflexion.
C’est exactement ce qui s’est produit ici.
Depuis plusieurs années, certaines particularités attribuées à des crânes allongés découverts dans différentes régions du monde m’intriguent. À cette première interrogation sont venues se greffer celles d’anciennes connaissances dont l’origine demeure parfois discutée, des terres aujourd’hui englouties par la remontée des océans, des récits de peuples civilisateurs et, plus récemment, des traditions très anciennes concernant des êtres humains ou humanoïdes vivant à l’écart de nos sociétés.
Pris séparément, ces sujets peuvent n’avoir aucun rapport entre eux.
Peut-être n’en ont-ils effectivement aucun.
Mais que se passe-t-il si, plutôt que de les regarder séparément, nous essayons un instant de les placer sur la même table ?
C’est ce que je vous propose de faire.
Je ne vais pas chercher à démontrer qu’une civilisation inconnue a existé, encore moins vous demander d’adhérer à une nouvelle vérité. Je n’en aurais d’ailleurs ni les compétences ni les moyens.
Je voudrais simplement suivre une intuition jusqu’au bout de ce qu’elle permet raisonnablement d’interroger, en distinguant autant que possible ce que nous savons, ce qui demeure discuté et ce que nous allons franchement supposer.
Car une hypothèse peut être audacieuse sans se prendre pour une certitude.
Et celle que je vais vous proposer l’est assurément.
Alors considérons ce texte comme une porte entrouverte, derrière elle se trouve peut-être, seulement, qu'une jolie construction intellectuelle ou peut-être une question que d’autres, beaucoup mieux équipés que moi pour y répondre, trouveront un jour suffisamment intéressante pour avoir envie de pousser la porte un peu plus loin.
Entrons.
I — L’anomalie initiale : les crânes allongés
Il faut commencer par préciser une chose essentielle : un crâne allongé n’a, en soi, rien de mystérieux.
La modification volontaire de la forme du crâne est une pratique ancienne, documentée dans de nombreuses régions du monde. Elle consiste à exercer, durant les premiers mois ou les premières années de la vie, une pression sur le crâne encore malléable de l’enfant à l’aide de bandeaux, de planchettes ou d’autres dispositifs. Selon la technique employée, le crâne peut ainsi prendre une forme aplatie, haute ou particulièrement allongée.
Cette pratique a notamment existé dans les Andes, mais aussi en Eurasie, en Afrique, en Asie et jusque dans certaines populations européennes. Elle est même extrêmement ancienne : des cas remontant à la fin du Pléistocène ou au tout début de l’Holocène ont été identifiés en Asie orientale et en Australie.
Les raisons semblent avoir été multiples selon les époques et les cultures : appartenance à un groupe, statut social, idéal esthétique, identité familiale ou communautaire, pratiques rituelles…
Il serait donc parfaitement erroné de considérer tous les crânes allongés découverts par l’archéologie comme les représentants d’une population humaine différente.
Et pourtant… certains d’entre eux m’interrogent !
Non pas seulement en raison de leur forme, mais parce que quelques chercheurs indépendants soutiennent depuis plusieurs années que certains spécimens présenteraient des particularités anatomiques qu’une simple déformation artificielle ne suffirait pas, selon eux, à expliquer.
C’est notamment le cas des célèbres crânes de Paracas, au Pérou, auxquels le chercheur canadien Brien Foerster a consacré une grande partie de ses recherches.
Les arguments avancés concernent, selon les spécimens, un volume crânien inhabituellement important, une architecture différente de certaines sutures, la position du foramen magnum - l’ouverture située à la base du crâne permettant le passage de la moelle épinière -, la forme des orbites ou encore certaines particularités de l’occiput.
Toutes ces affirmations n’ont pas la même valeur.
Certaines peuvent trouver une explication dans les conséquences mêmes de la déformation crânienne, dans la variabilité anatomique humaine ou dans l’absence de mesures comparatives suffisamment rigoureuses. D’autres mériteraient, à mes yeux, d’être étudiées avec des outils modernes sur des séries de spécimens précisément identifiés : imagerie 3D, tomodensitométrie (scanner qui utilise les rayons X pour produire des images détaillées), morphométrie (étude quantitative de la taille et de la forme des organes) et, surtout, analyses génétiques complètes et indépendamment reproduites.
Car c’est là que commence réellement mon interrogation.
Et si, parmi l’immense quantité de crânes volontairement déformés que nous connaissons, quelques-uns ne l’avaient jamais été ? Et s’il avait réellement existé, quelque part dans notre préhistoire, des êtres humains - ou appartenant à une autre population homininés (membres du groupe zoologique auquel appartient notamment l’espèce humaine actuelle) dont cette morphologie était naturelle ?
La question peut sembler audacieuse.
Elle ne constitue pourtant encore qu’une question.
Et pour tenter d’y voir plus clair, il faut d’abord regarder de plus près ce qui distingue - ou pourrait distinguer - un crâne volontairement façonné d’un crâne naturellement allongé.
Déformation ou morphologie naturelle ?
La première difficulté est qu’une déformation pratiquée très tôt dans la vie ne modifie pas seulement l’apparence extérieure du crâne. Le cerveau continue de se développer et le crâne s’adapte aux contraintes qui lui sont imposées. Certaines proportions de la voûte crânienne, de la base du crâne et même du visage peuvent ainsi être modifiées. Les sutures peuvent également réagir différemment aux contraintes mécaniques.
Autrement dit, constater qu’un crâne possède une forme spectaculaire ou quelques proportions inhabituelles ne suffit pas à conclure que sa morphologie était naturelle.
À l’inverse, la déformation artificielle possède généralement une logique mécanique : elle traduit les forces qui ont été exercées sur le crâne en croissance. C’est pourquoi les anthropologues étudient non seulement sa silhouette générale, mais également la forme de sa base, ses asymétries, ses zones d’aplatissement, l’organisation des sutures et l’ensemble de ses proportions.
C’est ici que les spécimens les plus atypiques deviennent intéressants.
Brien Foerster a notamment attiré l’attention sur certains crânes de Paracas qu’il considère comme différents des crânes manifestement déformés. Parmi les caractéristiques qu’il met en avant figurent une capacité crânienne qu’il estime parfois supérieure à la moyenne humaine, un poids plus important, certaines configurations inhabituelles des os pariétaux et des sutures, ainsi que des différences concernant la base du crâne.
Ces observations ne permettent cependant pas, à elles seules, de conclure à l’existence d’une population différente.
Le volume crânien varie naturellement entre les individus et dépend notamment de la stature et du sexe. Le poids d’un crâne ancien peut être influencé par sa taille, son état de conservation ou les processus subis après l’inhumation. Certaines sutures peuvent fusionner précocement ou présenter des variations anatomiques. Quant à la déformation volontaire elle-même, elle peut modifier plusieurs des caractères utilisés pour défendre une origine naturelle.
Il n’existe donc pas, à ma connaissance, un caractère anatomique unique qui permettrait de tracer une frontière nette.
Ce qui serait beaucoup plus difficile à expliquer serait la présence répétée, chez plusieurs individus, d’un même ensemble de caractères indépendants.
Imaginons par exemple une série de crânes présentant simultanément une forte élongation sans signes de déformations volontaires évidentes, une capacité endocrânienne systématiquement élevée, une architecture particulière des sutures et de la base crânienne, les mêmes proportions du visage et des orbites, et cela chez des individus d’âges et de sexes différents.
Nous ne regarderions alors plus une curiosité anatomique isolée.
Nous commencerions à regarder un phénotype : un ensemble de caractères observables pouvant caractériser une population.
Et si cette même combinaison apparaissait chez de très jeunes individus, avant qu’une modification artificielle importante ait pu produire tous ses effets, l’interrogation deviendrait encore plus sérieuse.
Mais il manquerait toujours une pièce essentielle : La génétique.
Car si la forme d’un crâne peut nous conduire à poser une question, un génome, lui, pourrait commencer à nous dire si les individus qui la portent appartiennent simplement à une population humaine connue… ou si quelque chose de plus inattendu se cache derrière cette morphologie.
C’est précisément ce qui rend les analyses réalisées sur certains crânes de Paracas si intéressantes - et si controversées.
Ce que raconte la génétique… et ce qu’elle ne raconte pas encore
Des analyses génétiques ont effectivement été réalisées sur plusieurs échantillons provenant de crânes de Paracas, notamment à l’initiative de Brien Foerster.
Les premiers résultats rendus publics ont suscité beaucoup d’attention.
Certaines analyses préliminaires auraient révélé des séquences mitochondriales présentant des mutations qui, selon les personnes impliquées à l’époque, ne correspondaient pas aux références humaines ou animales disponibles. L’hypothèse d’une population très éloignée des populations humaines connues fut alors évoquée.
L’annonce était spectaculaire.
Elle l’était peut-être trop.
Ces premiers résultats n’ont pas été suivis d’une publication génomique complète, évaluée par les pairs et reproduite indépendamment, permettant de conclure à l’existence d’un homininé inconnu. En génétique ancienne, une séquence inhabituelle peut avoir de nombreuses explications : dégradation de l’ADN, contamination, erreur de séquençage ou limites des bases de données utilisées au moment de l’analyse.
Les analyses mitochondriales réalisées par la suite ont d’ailleurs livré une information différente, mais néanmoins intéressante : plusieurs individus testés appartiendraient à des lignées maternelles humaines connues, parmi lesquelles des haplogroupes rencontrés en Eurasie.
Un haplogroupe mitochondrial correspond à une branche de notre arbre généalogique maternel. L’ADN mitochondrial étant transmis principalement de la mère à ses enfants, il permet de suivre une lignée maternelle très ancienne.
Cependant, il ne raconte qu’une infime partie de notre histoire génétique.
Découvrir chez un individu ancien un haplogroupe dont les origines ou les fréquences sont associées à certaines régions d’Eurasie ne signifie donc pas que l’ensemble de ses ancêtres venait de cette région. Cela signifie seulement que, quelque part dans sa longue chaîne maternelle, cette lignée s’inscrit dans cette histoire génétique.
Et c’est ici que notre enquête rencontre une limite importante.
Pour savoir si certains individus de Paracas appartenaient simplement à des populations humaines présentant une histoire migratoire inattendue, ou s’ils possédaient réellement une ascendance plus ancienne et inconnue, il faudrait disposer de leur ADN nucléaire : celui contenu dans les chromosomes et hérité de l’ensemble des lignées parentales.
Un génome nucléaire ancien suffisamment complet permettrait de comparer ces individus aux génomes de Sapiens, de Néandertaliens, de Dénisoviens et d’autres populations anciennes déjà séquencées.
À ma connaissance, nous ne disposons actuellement d’aucune étude paléogénomique (science récente qui permet d'extraire, de séquencer et de reconstituer les génomes d'organismes anciens) publiée et indépendamment reproduite démontrant qu’un crâne naturellement allongé de Paracas appartenait à une population hominine inconnue.
Voilà qui pourrait sembler mettre fin à notre histoire.
Pour moi, c’est exactement l’inverse.
Cela signifie simplement que la question reste ouverte mais qu’elle ne peut pas être considérée comme résolue dans le sens qui arrangerait cette hypothèse.
Nous avons donc, à ce stade, des crânes dont la très grande majorité s’inscrit dans une pratique culturelle connue de modification volontaire, quelques spécimens dont certaines caractéristiques anatomiques continuent d’alimenter le débat, et des analyses génétiques partielles dont les interprétations demeurent controversées.
Pas de preuve d’une population X mais suffisamment d’interrogations pour se demander où chercher ensuite car Paracas n’est pas le seul endroit du monde où l’être humain a voulu donner à son crâne une forme inhabituelle !
Et cette pratique nous conduit vers une question peut-être encore plus intrigante : Pourquoi ?
II — Pourquoi les humains ont-ils voulu modifier leur crâne ?
Voilà une question qui pourrait sembler secondaire.
Elle ne l’est peut-être pas.
Modifier volontairement la forme du crâne d’un enfant n’est pas un geste anodin. Il demande du temps, une pratique répétée et, surtout, l’existence d’un modèle : une forme considérée comme suffisamment importante pour que l’on souhaite la reproduire sur le corps.
Les explications proposées par l’anthropologie sont nombreuses et probablement différentes selon les cultures.
La modification crânienne a pu servir à manifester l’appartenance à un groupe, distinguer une classe sociale, affirmer une identité familiale ou culturelle, répondre à un idéal esthétique ou encore posséder une signification rituelle.
Nous connaissons d’ailleurs quantité de transformations corporelles répondant aux mêmes logiques : tatouages, scarifications, perforations, modifications dentaires, déformations de certaines parties du corps…
Il n’est donc nullement nécessaire d’imaginer une population mystérieuse pour expliquer l’existence de cette pratique.
Mais une question demeure : Pourquoi cette forme-là ?
Pourquoi, dans des régions parfois très éloignées les unes des autres et à des époques différentes, des groupes humains ont-ils choisi de donner au crâne une forme haute ou allongée ?
La réponse la plus simple est probablement qu’il n’existe aucune origine unique. Des cultures différentes peuvent parfaitement inventer indépendamment des pratiques comparables. L’être humain n’a jamais manqué d’imagination lorsqu’il s’est agi de transformer son apparence pour signifier qui il était.
Cependant, une autre possibilité mérite, au moins, d’être posée.
Et si l’on avait cherché à reproduire quelqu’un ?
Imaginons un instant qu’une population possédant naturellement une morphologie crânienne particulièrement allongée ait réellement existé.
Imaginons également qu’elle ait été perçue par certaines populations humaines comme différente, prestigieuse, puissante, détentrice de connaissances particulières ou simplement associée à une élite.
Que pourrait-il se produire après sa disparition ou son assimilation ?
Son apparence pourrait devenir un marqueur de prestige, puis un modèle. Et ce modèle pourrait être reproduit artificiellement. L’idée peut paraître étrange, mais le mécanisme culturel, lui, ne l’est pas : les êtres humains reproduisent depuis toujours les signes corporels, vestimentaires ou symboliques associés aux groupes auxquels ils souhaitent appartenir, ou dont ils reconnaissent le statut.
Dans cette hypothèse, la modification volontaire du crâne ne serait donc pas la cause première de la morphologie allongée. Elle pourrait parfois en être l’imitation.
Je dois immédiatement préciser que rien ne permet aujourd’hui de l’affirmer avec une absolue certitude.
Les pratiques de modification crânienne sont suffisamment diverses, anciennes et géographiquement dispersées pour pouvoir avoir plusieurs origines indépendantes. Et, dans de nombreux cas, leur fonction sociale ou identitaire suffit probablement à les expliquer mais mon hypothèse produit déjà une première prédiction.
Si certaines modifications artificielles avaient effectivement été inspirées par une population naturellement allongée, les plus anciens représentants de cette population devraient logiquement précéder, dans une région donnée, l’apparition de la pratique destinée à les imiter.
Autrement dit, il ne suffirait pas de placer sur une carte tous les crânes allongés du monde et de tracer une jolie ligne entre eux.
Il faudrait leur ajouter une dimension essentielle : le temps !
Qui apparaît en premier ? Où ? Et que trouve-t-on ensuite sur les territoires voisins ?
C’est ici que cette réflexion change progressivement d’échelle.
Les plus anciennes pratiques connues de modification volontaire du crâne remontent très loin dans notre préhistoire. Certains exemples découverts en Asie orientale et en Australie se situent autour de la transition entre la fin du Pléistocène et le début de l’Holocène, il y a plus de 10 000 ans.
Et cette période va bientôt devenir très importante dans notre histoire.
Mais avant d’y arriver, une autre possibilité doit être envisagée.
Si une population naturellement différente avait réellement servi de modèle, son souvenir n’aurait peut-être pas été conservé uniquement dans la forme des crânes. Il pourrait également avoir laissé des traces dans les représentations, les récits, les figures d’ancêtres, de souverains ou d’êtres considérés comme différents.
Pas comme des photographies du passé, pas comme des preuves mais peut-être comme des empreintes culturelles.
C’est donc là qu’il faudrait regarder ensuite : non seulement les os, mais ce que les humains ont raconté, représenté et transmis.
Des os aux récits
Chercher la trace éventuelle d’une population disparue dans les mythes et les représentations anciennes est un exercice particulièrement délicat.
Une statuette n’est pas une photographie.
Une tête allongée peut représenter une véritable particularité anatomique… mais aussi une coiffe, une couronne, une convention artistique ou simplement la liberté prise par un artiste plusieurs milliers d’années avant nous.
Quant aux mythes, ils se transforment à mesure qu’ils sont racontés.
Il serait donc très tentant - et beaucoup trop facile - de parcourir les civilisations anciennes à la recherche de personnages possédant un crâne inhabituel, puis de les réunir sous l’étiquette « population X ».
Ce n’est pas ce que je souhaite faire.
Ce qui pourrait devenir intéressant serait la convergence de plusieurs éléments indépendants.
Une morphologie particulière, une origine décrite comme extérieure au groupe, une arrivée située dans un passé très ancien, la transmission de connaissances, un statut particulier auprès de la population rencontrée puis éventuellement une disparition, un départ ou une assimilation.
Un récit réunissant plusieurs de ces éléments mériterait davantage notre attention qu’une simple représentation à tête allongée.
L’histoire humaine possède justement de nombreux récits mettant en scène des êtres venus enseigner quelque chose aux hommes.
Ils leur apprennent à cultiver, observer le ciel, compter le temps, construire, naviguer, soigner, établir des lois ou organiser leur société. Selon les cultures, ils deviennent dieux, héros, ancêtres ou fondateurs.
L’explication mythologique suffit parfaitement à rendre compte de leur existence : les sociétés humaines ont souvent personnifié l’origine de leurs connaissances.
Cependant, notre hypothèse permet d’envisager une autre lecture.
Et si certains de ces « civilisateurs » conservaient, très déformé par le temps et le récit, le souvenir de rencontres avec des individus appartenant à une autre population ?
Cela ne signifierait évidemment pas que tous les dieux civilisateurs de la planète auraient réellement existé, ni qu’ils appartiendraient tous à une même population. Il faudrait rechercher quelque chose de beaucoup plus exigeant : un motif complexe qui se répète. Et surtout, une fois encore, regarder les dates.
Un récit recueilli au XIXᵉ siècle ne devient pas automatiquement un témoignage vieux de dix mille ans parce qu’il parle d’un temps mythique. Il faudrait pouvoir suivre, autant que possible, son ancienneté, ses transformations et ses premières traces écrites ou iconographiques. Autrement, nous risquerions simplement de faire voyager notre propre histoire à travers les cultures.
Une mémoire sans génome ?
Cette piste ouvre néanmoins une possibilité importante pour la suite de cette réflexion.
Une population n’a pas nécessairement besoin de conquérir ou de remplacer une autre population pour influencer son histoire. Quelques individus peuvent transmettre des connaissances sans laisser une empreinte génétique importante. Ils peuvent enseigner, échanger, être imités, être intégrés au récit collectif puis disparaître. Inversement, certains peuvent avoir des descendants avec la population rencontrée et transmettre à la fois une partie de leur culture et de leurs gènes.
Ces deux situations ont pu coexister.
Si notre population X avait réellement existé, il faudrait donc chercher deux sortes de traces qui ne se superposeraient pas nécessairement : une empreinte biologique, dans les restes humains et éventuellement dans les génomes ; et une empreinte culturelle, dans les pratiques, les connaissances, les représentations et les récits.
L’une pourrait survivre sans l’autre.
Et cette distinction va devenir essentielle.
Elle permet notamment d’envisager qu’une population numériquement très faible ait exercé une influence culturelle disproportionnée par rapport à son poids démographique. Mais elle nous oblige alors à poser une question beaucoup plus difficile : quelles connaissances aurait-elle pu transmettre ? Et surtout… avons-nous réellement, dans notre préhistoire, des moments où certaines connaissances semblent apparaître avec une complexité qui nous surprend ?
III — Le problème du temps : avant le Dryas récent ?
Pendant longtemps, l’histoire des premières civilisations a été racontée selon une progression qui semblait assez logique : Les humains auraient d’abord vécu en petits groupes de chasseurs-cueilleurs puis l’agriculture aurait permis leur sédentarisation, la création de villages, l’accumulation de ressources et l’apparition de sociétés plus complexes.
De cette nouvelle organisation seraient progressivement nées l’architecture monumentale, les institutions religieuses, l’astronomie, les mathématiques et, beaucoup plus tard, les premières grandes civilisations historiques.
Cette progression générale n’est probablement pas fausse. Cependant, les découvertes archéologiques des dernières décennies l’ont considérablement nuancée.
Göbekli Tepe, dans le sud-est de l’actuelle Turquie, en constitue probablement l’exemple le plus célèbre : À partir d’environ 9600 avant notre ère, des populations qui ne vivaient pas encore dans une société agricole comparable aux civilisations ultérieures y ont construit de vastes structures monumentales comportant d’imposants piliers de pierre, certains pesant plusieurs tonnes, décorés de représentations animales et de motifs symboliques.
Le site témoigne d’une capacité à planifier, mobiliser des groupes humains, extraire et transporter des blocs, maîtriser leur taille et organiser un espace architectural complexe.
D’autres sites du Proche-Orient montrent également que cette complexité ne surgit pas soudainement de nulle part avec Göbekli Tepe. Des constructions collectives, des pratiques symboliques élaborées et des formes d’organisation communautaire existaient déjà dans différentes populations de la région.
Il nous faut donc résister à une tentation très séduisante pour notre hypothèse : celle de regarder Göbekli Tepe et de nous écrier aussitôt : « Voilà la preuve ! »
Non.
Göbekli Tepe prouve d’abord quelque chose de beaucoup plus important : des populations de chasseurs-cueilleurs ou engagées dans les premières transformations du Néolithique étaient capables d’un degré d’organisation et de sophistication que les modèles anciens avaient parfois sous-estimé.
Autrement dit, Sapiens n’avait nul besoin d’un professeur mystérieux pour être intelligent.
Et cette précision est essentielle à notre réflexion.
Alors, où se trouve réellement l’énigme ?
Elle se trouve peut-être moins dans l’existence d’une architecture monumentale que dans la profondeur temporelle des connaissances humaines.
Plus nous remontons vers la fin du Pléistocène, plus les traces deviennent rares, fragmentaires et difficiles à interpréter. Ce que nous percevons comme une apparition soudaine peut parfois n’être que le moment où une pratique devient suffisamment importante, durable ou visible pour entrer dans le registre archéologique.
Une connaissance peut exister longtemps avant de laisser une construction monumentale, une tradition orale ne laisse pratiquement aucune trace, une technique utilisant le bois, les fibres, les peaux ou d’autres matières périssables peut disparaître presque entièrement, une population mobile laisse généralement moins de vestiges qu’une population sédentaire.
Notre vision de la préhistoire est donc nécessairement incomplète.
Et c’est précisément cette limite qui rend la période située autour de la fin du Pléistocène particulièrement intéressante.
Entre environ 12 900 et 11 700 ans avant le présent se produit un épisode climatique majeur : le Dryas récent.
Alors que la planète sort progressivement de la dernière période glaciaire, une partie importante de l’hémisphère Nord connaît un retour brutal vers des conditions beaucoup plus froides. Les environnements se transforment, les régimes de précipitations changent et les populations humaines doivent s’adapter à des bouleversements rapides de leurs territoires et de leurs ressources.
La cause exacte et les mécanismes de cet épisode continuent d’être étudiés et discutés. Plusieurs facteurs ont été proposés, notamment des modifications importantes de la circulation océanique liées à l’apport d’eau douce dans l’Atlantique Nord. Une hypothèse d’impact ou de fragmentation cométaire a également été avancée, mais elle demeure controversée.
Pour cette réflexion, la cause importe finalement moins que le constat : la fin du Pléistocène fut une période de profondes transformations environnementales.
Supposons maintenant qu’une population X ait existé avant cette transition, supposons qu’elle ait développé non pas nécessairement une technologie comparable à la nôtre, mais un ensemble de connaissances avancées pour son époque : observation du ciel, navigation, géométrie pratique, connaissance des plantes et du corps, techniques de construction, maîtrise particulière de certains matériaux ou organisation sociale complexe.
Que resterait-il d’elle après plusieurs millénaires ?
Tout dépendrait de la nature de sa culture.
Une civilisation sans usines ?
Lorsque nous entendons le mot « civilisation avancée », notre imaginaire moderne produit immédiatement des villes, des machines, des routes, des métaux et des infrastructures mais c’est peut-être déjà une erreur.
Une société peut accumuler une connaissance considérable sans produire une technologie industrielle. Elle peut observer le ciel pendant des siècles et transmettre des cycles astronomiques sans télescope. Elle peut développer une connaissance extrêmement fine des plantes sans laboratoire. Elle peut maîtriser la navigation en observant les étoiles, les courants, les vents et les animaux. Elle peut connaître les propriétés mécaniques de la pierre, du bois ou des fibres sans jamais produire d’acier. Elle peut posséder une géométrie empirique remarquable sans l’écrire sous forme d’équations. Et elle peut transmettre tout cela oralement !
Si une telle population avait existé, nous ne devrions donc pas nécessairement chercher les vestiges d’une version préhistorique de notre propre civilisation. Nous devrions chercher des connaissances, des savoir-faire, des continuités inattendues.
Peut-être aussi des ruptures : des moments où certaines pratiques apparaissent dans le registre archéologique avec une sophistication dont les étapes antérieures nous échappent encore.
Cela ne démontrerait toujours pas l’existence de X, Sapiens est parfaitement capable d’inventer, d’expérimenter et d’accumuler lui-même ses connaissances mais cela modifierait la question.
Nous ne demanderions plus : « Où sont les machines de cette civilisation perdue ? »
Nous demanderions : « Que saurions-nous reconnaître d’une civilisation dont la principale richesse aurait été la connaissance ? »
Et à cette question vient immédiatement s’en ajouter une autre : Si cette population avait vécu avant la fin de la dernière glaciation... où se trouveraient aujourd’hui ses territoires ?
IV — Le grand angle mort : les terres englouties
Si nous voulons imaginer où une population ayant vécu avant la fin de la dernière glaciation aurait pu laisser ses traces, il faut commencer par oublier notre carte actuelle du monde.
Au maximum de la dernière période glaciaire, il y a environ 20 000 ans, une immense quantité d’eau était emprisonnée dans les calottes glaciaires. Le niveau moyen des océans se situait alors approximativement 120 mètres plus bas qu’aujourd’hui.
La conséquence est vertigineuse !
Des territoires immenses aujourd’hui recouverts par la mer étaient alors émergés.
La Grande-Bretagne était reliée au continent européen par une vaste plaine que nous appelons aujourd’hui Doggerland.
Une grande partie des îles actuelles d’Indonésie appartenait à un immense territoire continental, le Sundaland, qui reliait notamment Java, Sumatra et Bornéo au continent asiatique.
La Béringie reliait l’Asie et l’Amérique du Nord.
Le golfe Persique actuel recouvrait une vaste plaine traversée par des cours d’eau.
Et partout autour des continents, les littoraux se trouvaient parfois à des dizaines, voire à des centaines de kilomètres de leurs positions actuelles.
Puis les glaces ont fondu.
Entre la fin du Pléistocène et le début de l’Holocène, les océans sont progressivement remontés et ces territoires ont disparu sous les eaux.
Nous connaissons donc déjà une forme très réelle de « mondes engloutis ».
Où vivent les humains ?
Cette question toute simple devient alors essentielle.
Les populations humaines ont toujours eu de bonnes raisons de fréquenter les littoraux : nourriture abondante, pêche, coquillages, accès aux cours d’eau, déplacements, échanges et, pour certaines populations, navigation. Or, une partie importante des côtes fréquentées pendant la dernière période glaciaire est aujourd’hui inaccessible à l’archéologie terrestre traditionnelle.
Cela crée un biais considérable.
Si nous cherchons les populations du Paléolithique uniquement sur les terres qui sont encore émergées aujourd’hui, nous cherchons nécessairement dans une carte amputée d’une partie de ses anciens territoires.
L’archéologie sous-marine commence à révéler certains de ces paysages disparus : anciens chenaux, forêts submergées, outils lithiques, traces d’occupation humaine et structures qui témoignent parfois de la présence de populations là où se trouve aujourd’hui la mer mais explorer un ancien littoral situé sous plusieurs dizaines de mètres d’eau, parfois recouvert de sédiments, est évidemment beaucoup plus difficile que fouiller un site terrestre.
Une partie du registre archéologique de la fin du Pléistocène demeure donc littéralement hors de notre vue.
Et pour l'hypothèse développée ici, cela change beaucoup de choses.
Et si X avait regardé vers la mer ?
Nous avons imaginé une population possédant éventuellement des connaissances particulières.
Si la navigation en faisait partie, les littoraux auraient pu occuper une place importante dans son mode de vie : déplacement, pêche, commerce, exploration ou circulation entre différents groupes.
Dans ce cas, une partie de ses principaux territoires pourrait aujourd’hui se trouver sous l’eau.
Attention toutefois au piège !
Le fait que des terres préhistoriques soient englouties ne signifie absolument pas qu’une civilisation inconnue s’y trouve. Il serait beaucoup trop commode de dire : « Nous ne trouvons pas X parce que X est sous l’océan. »
Une hypothèse impossible à vérifier parce que ses preuves seraient toujours cachées quelque part devient rapidement une hypothèse impossible à réfuter.
En revanche, nous pouvons formuler quelque chose de beaucoup plus raisonnable : si une population pré-Holocène avait privilégié les littoraux, notre connaissance archéologique de cette population serait nécessairement très incomplète.
Et cela constitue une véritable limite de notre échantillonnage.
Les montagnes ne seraient peut-être que ce qui reste visible
Cette idée conduit à regarder autrement certains sites anciens situés loin des paléolittoraux.
Nous avons naturellement tendance à considérer les vestiges que nous retrouvons comme représentatifs des lieux où vivaient principalement les populations qui les ont produits.
Ce n’est pas forcément le cas.
Les sites conservés à l’intérieur des terres, dans des régions montagneuses ou sur des plateaux pourraient parfois ne représenter qu’une partie d’un territoire beaucoup plus vaste. Si une population fréquentait simultanément les côtes, les vallées fluviales et les régions intérieures, la remontée des eaux aurait sélectionné ce que nous pouvions encore retrouver plusieurs millénaires plus tard. Les hauteurs seraient restées, les côtes auraient disparu.
Notre carte archéologique pourrait donc être non seulement incomplète, mais déformée par la géologie elle-même.
Et voilà qu’une nouvelle possibilité apparaît pour notre population X.
Supposons qu’elle ait vécu avant la fin de la glaciation et qu’elle ait entretenu des réseaux maritimes ou côtiers. Lorsque les environnements commencent à se transformer, ses territoires se réduisent progressivement. Certaines implantations disparaissent sous les eaux, d’autres deviennent inhabitables, les réseaux d’échanges sont perturbés et les groupes survivants doivent se déplacer.
Ils ne disparaissent pas nécessairement tous. Ils se dispersent.
Et des groupes peu nombreux emportent avec eux ce qu’ils peuvent transporter de plus précieux.
Pas leurs villes, pas leurs monuments.
Leurs connaissances !
Nous retrouvons alors exactement la piste laissée ouverte au chapitre précédent.
Une population réduite à quelques groupes de survivants n’aurait plus les moyens de maintenir les infrastructures d’une société complexe, si elle en possédait. Néanmoins, perdre une infrastructure ne signifie pas perdre immédiatement ce que l’on sait. Un navigateur peut perdre son bateau et connaître encore les étoiles, un bâtisseur peut perdre sa cité et connaître encore la géométrie, un guérisseur peut quitter son territoire et reconnaître encore les plantes. Un peuple peut perdre son monde sans perdre immédiatement sa mémoire.
Et s’il rencontre ailleurs d’autres populations humaines… il peut transmettre.
Nous venons peut-être de trouver le véritable cœur de cette hypothèse.
Non pas une civilisation disparue dont il faudrait retrouver les ruines intactes au fond de l’océan. Mais une population dispersée dont les survivants auraient transporté des connaissances d’un monde à l’autre.
Reste alors une question redoutable : où seraient-ils allés ?
V — Les survivants : quand la connaissance voyage
Nous voici donc avec une population hypothétique vivant quelque part avant la fin du Pléistocène, dont une partie des territoires aurait pu se trouver sur des terres aujourd’hui englouties. Un bouleversement environnemental survient, les conditions de vie changent, les territoires se transforment, certains groupes disparaissent et d’autres survivent.
Que font les survivants ?
Ils font probablement ce que les humains ont toujours fait lorsque leur environnement ne leur permet plus de rester : ils partent.
Mais avant de tracer des flèches sur une carte, une précaution s’impose.
Nous ne savons pas où se trouvait X, nous ne savons même pas si X existait.
Décider aujourd’hui que cette population serait partie, par exemple, de la région de la mer Noire pour rejoindre le Proche-Orient, l’Asie puis l’Amérique du Sud reviendrait à construire l’itinéraire dont nous avons besoin avant même d’avoir examiné les données.
Il faut donc procéder exactement à l’inverse.
Ne cherchons pas ce qui confirme X.
Pour le moment, demandons-nous ce que X devrait laisser derrière elle si elle avait existé, puis regardons si ces traces existent réellement.
Ce que nous devrions trouver
Si de petits groupes issus d’une même population s’étaient dispersés à la fin du Pléistocène, plusieurs catégories de traces pourraient théoriquement subsister.
La première serait chronologique :
Les traces les plus anciennes devraient logiquement se trouver avant ou autour de la période de dispersion supposée.
Les manifestations plus tardives devraient pouvoir s’inscrire dans une progression temporelle compatible avec les déplacements humains possibles.
Une carte seule ne suffirait donc jamais.
Il nous faudrait une carte et une horloge !
La deuxième trace serait morphologique :
Si X possédait réellement certains caractères anatomiques distinctifs, ceux-ci devraient pouvoir être retrouvés chez plusieurs individus, idéalement dans différentes régions et à différentes époques.
Mais attention : nous devrions comparer des caractères anatomiques précis, pas simplement réunir tout ce qui possède vaguement une tête allongée.
La troisième trace serait génétique :
Si certains membres de X s’étaient métissés avec Sapiens, une partie de leur ADN aurait pu entrer dans les populations rencontrées. Cette trace pourrait être très faible, elle pourrait même disparaître localement au fil des générations.
Et si certains groupes ne s’étaient jamais métissés, aucune trace génétique de leur passage ne serait nécessairement présente chez les populations humaines actuelles.
L’absence d’une signature génétique moderne ne suffirait donc pas, à elle seule, à éliminer l’hypothèse.
En revanche, si plusieurs individus possédant les mêmes particularités morphologiques présentaient également une composante génétique ancienne commune et inconnue, nous tiendrions quelque chose de beaucoup plus difficile à expliquer par le hasard.
La quatrième trace serait culturelle :
Des connaissances, des techniques, des symboles ou certaines pratiques pourraient se déplacer avec les individus qui les transmettent.
Mais ici encore, la ressemblance ne suffirait pas.
Deux populations peuvent inventer indépendamment la même solution à un même problème.
Construire en pierre, observer les étoiles ou naviguer ne constitue pas la signature d’une population X. Il faudrait rechercher des combinaisons beaucoup plus particulières, suffisamment complexes pour rendre une transmission plausible.
Enfin, une cinquième trace pourrait être mémorielle :
Des récits concernant l’arrivée d’individus différents, des ancêtres venus d’ailleurs ou des personnages transmettant des connaissances pourraient éventuellement conserver une mémoire extrêmement transformée de ces rencontres.
Cette dernière catégorie serait la plus fragile de toutes.
Un mythe peut accompagner une hypothèse, il ne peut pas, à lui seul, la démontrer.
Trois cartes plutôt qu’une
Nous pouvons donc commencer à construire mentalement non pas une carte, mais trois :
La première serait celle des traces biologiques potentielles : individus présentant une morphologie réellement atypique, populations anciennes génétiquement particulières, éventuelles traces de métissage.
La deuxième serait celle des traces culturelles potentielles : modification volontaire du crâne, transmissions de connaissances, pratiques ou représentations suffisamment particulières pour mériter comparaison.
La troisième viendra beaucoup plus tard. Elle concernera les populations qui auraient pu ne jamais rejoindre complètement les sociétés humaines. Celles qui auraient choisi - ou auraient été contraintes - de rester à l’écart, dans les montagnes, dans les grandes forêts, dans les régions où l’installation humaine était plus difficile.
Pour l’instant, laissons cette troisième carte de côté, nous aurons largement le temps d’y revenir. Commençons par les deux premières.
Si mon hypothèse possède une quelconque valeur, leurs cartes ne devraient pas simplement se ressembler. Elles devraient présenter des convergences géographiques et chronologiques. Et c’est seulement après les avoir construites séparément que nous aurons le droit de les superposer.
Une convergence autorise une question, elle n’autorise pas encore une réponse.
VI — Remonter la piste : où apparaissent les premiers crânes modifiés ?
Nous avons maintenant une méthode.
Commençons donc par la trace la plus facile à identifier : la modification volontaire du crâne. Et remontons le temps.
L’un des ensembles les plus anciens actuellement connus provient du site de Houtaomuga, dans le nord-est de la Chine. Plusieurs individus découverts sur ce site présentent des modifications intentionnelles du crâne. Les sépultures concernées couvrent une période particulièrement longue, allant approximativement de 12 000 à 5 000 ans avant le présent.
Plus intéressant encore pour notre chronologie, un autre individu découvert dans la même grande région, sur le site de Songhuajiang II, a été daté d’environ 11 000 ans avant le présent et présente lui aussi une modification crânienne caractéristique.
Nous voici donc très près de la période qui nous intéresse.
Très bien. Changeons de continent maintenant.
En Australie, plusieurs ensembles humains anciens - notamment Kow Swamp, Coobool Creek et Nacurrie - ont longtemps alimenté des discussions concernant la morphologie particulièrement robuste de certains individus.
Ces crânes furent autrefois interprétés par certains chercheurs comme la possible persistance d’une morphologie humaine archaïque. Les études morphométriques ont cependant apporté une autre explication particulièrement instructive : plusieurs de ces caractères peuvent être produits ou accentués par une modification artificielle du crâne.
À Nacurrie, un individu présentant cette morphologie a été daté d’environ 11 000 ans.
Autrement dit, à des milliers de kilomètres du nord-est de l’Asie, des humains modifiaient également la forme du crâne à une époque très ancienne.
Et cela nous place devant un premier résultat étonnant !
La pratique est déjà ancienne lorsque notre histoire commence
Autour de la transition Pléistocène-Holocène, la modification crânienne volontaire existe donc déjà dans au moins deux régions très éloignées l’une de l’autre et cela ne signifie absolument pas qu’elles partageaient une origine commune.
La technique australienne proposée pour certains individus ne correspond d’ailleurs pas nécessairement aux méthodes employées en Asie. Des contraintes exercées par les mains ou certaines pratiques liées aux soins du nourrisson ont notamment été envisagées dans certains cas australiens.
Nous pourrions donc avoir affaire à plusieurs inventions indépendantes. Il n'empêche que cette ancienneté pose un problème intéressant à notre hypothèse d’imitation.
Si certains humains ont réellement cherché à reproduire l’apparence d’une population naturellement allongée, le modèle supposé devrait être encore plus ancien.
Il ne faudrait plus le chercher à Paracas, ni dans les civilisations historiques, ni même nécessairement au début du Néolithique.
Il faudrait remonter au Pléistocène. Et là, cette enquête se complique sérieusement !
Une carte culturelle qui apparaît avant la carte biologique
Nous pouvons déjà placer quelques points sur notre deuxième carte : celle des pratiques culturelles.
Nord-est de l’Asie. Australie.
Plus tard, nous pourrons en ajouter beaucoup d’autres : Andes, Eurasie, Afrique, Proche-Orient, Europe… mais notre première carte - celle d’une éventuelle population naturellement différente - reste presque vide...
Et cette asymétrie est importante.
Nous ne devons surtout pas la remplir avec ce que nous aimerions y trouver.
Un crâne ancien et allongé n’est pas automatiquement un représentant de X.
Un crâne sans déformation immédiatement visible ne l’est pas davantage.
Pour qu’un spécimen mérite de devenir un véritable candidat, il faudrait pouvoir établir que sa morphologie n’est vraisemblablement pas le résultat d’une modification volontaire, qu’elle se distingue de manière mesurable de la variabilité humaine attendue et, idéalement, que cette combinaison de caractères se retrouve chez plusieurs individus apparentés ou appartenant à une même population.
À défaut, nous n’avons qu’une anomalie, pas X.
Voilà donc où nous en sommes.
La pratique que nous voulions éventuellement expliquer par imitation existe depuis au moins la fin du Pléistocène.
Son hypothétique modèle devrait être antérieur mais, à ce stade, nous ne l’avons pas encore trouvé.
Ce constat pourrait fragiliser cette hypothèse comme il pourrait aussi nous obliger à chercher plus loin. Et surtout à nous poser une question que nous avions jusqu’ici laissée volontairement de côté : les premières modifications crâniennes connues apparaissent-elles réellement de manière indépendante, ou existe-t-il entre certaines d’entre elles une histoire de migrations et de transmissions que nous pouvons reconstruire ?
Une pratique peut voyager sans un peuple
Nous savons déjà, grâce à des périodes beaucoup plus récentes et beaucoup mieux documentées, qu’une pratique de modification corporelle peut circuler entre populations. Dans différentes régions d’Eurasie, la modification volontaire du crâne s’est déplacée avec des migrations, mais elle a également pu être adoptée par des groupes qui n’étaient pas biologiquement issus de ceux qui l’avaient introduite.
Cette distinction est capitale.
Une coutume peut voyager plus loin que les gènes de ceux qui l’ont apportée.
Et voilà que nous retrouvons, à une échelle beaucoup plus modeste mais parfaitement documentable, l’un des mécanismes centraux de notre hypothèse : une population peut transmettre quelque chose sans remplacer biologiquement la population qui le reçoit.
Nous ne pouvons pas encore en déduire que la modification crânienne vieille de 12 000 ans s’est propagée depuis une source unique. En revanche, nous savons désormais que la question peut être testée.
Il nous faudrait comparer les dates, les techniques de modification, les formes recherchées, les déplacements de populations révélés par la génétique ancienne et les éventuelles continuités culturelles. Alors seulement nous pourrions commencer à distinguer : les inventions indépendantes, les pratiques transmises, et peut-être, quelque part derrière elles… un modèle plus ancien que nous n’avons pas encore identifié.
VII — La génétique : une population peut-elle disparaître sans disparaître complètement ?
Nous voici devant une difficulté.
Si une population X avait réellement existé avant la fin du Pléistocène, pourquoi ne la retrouvons-nous pas clairement dans notre histoire génétique ?
La première réponse possible est la plus simple : parce qu’elle n’a jamais existé.
Cette possibilité doit rester sur la table jusqu’au bout mais ce n’est pas la seule.
La génétique ancienne a profondément transformé notre vision de l’histoire humaine au cours des dernières décennies. Nous savons aujourd’hui que Homo sapiens n’a pas simplement remplacé toutes les autres populations humaines qu’il rencontrait.
Il s’est parfois métissé avec elles !
Les populations humaines actuelles situées hors d’Afrique possèdent ainsi généralement une petite proportion d’ADN héritée des Néandertaliens. Certaines populations d’Asie et surtout d’Océanie possèdent également une proportion variable d’ascendance dénisovienne.
Néandertaliens et Dénisoviens ont disparu comme populations distinctes. Et pourtant, une partie d’eux existe encore dans le génome de populations humaines actuelles. Cette découverte nous fournit un mécanisme extrêmement intéressant pour mon hypothèse.
Disparaître par absorption
Imaginons qu’après les bouleversements de la fin du Pléistocène, X ne soit plus constituée que de quelques groupes dispersés. Certains disparaissent, d’autres rencontrent des populations de Sapiens beaucoup plus nombreuses. Ils vivent avec elles, échangent et, dans certains cas, ont des enfants ensemble.
Après quelques dizaines ou centaines de générations, X pourrait ne plus exister comme population identifiable.
Sa langue aurait disparu, son identité aurait disparu, sa morphologie particulière aurait pu progressivement se diluer. Mais certains fragments de son génome pourraient avoir subsisté chez ses descendants.
Nous connaissons donc déjà, dans l’histoire humaine, le principe général d’une population qui disparaît tout en laissant une empreinte génétique. Cela ne prouve évidemment pas que X ait connu le même destin. Cela rend, juste, ce scénario biologiquement parfaitement possible.
Et si X ne s’était presque pas métissée ?
Une autre possibilité doit cependant être envisagée.
Supposons que X ait été très peu nombreuse et qu’elle ait entretenu peu d’unions avec les populations rencontrées. Sa contribution génétique pourrait être extrêmement faible. Elle pourrait n’avoir concerné que certaines régions. Elle pourrait également avoir disparu au cours des millénaires par simple dérive génétique, lorsqu’une lignée cesse de se transmettre au hasard des générations.
Et si X ne s’était jamais métissée avec Sapiens, nous ne devrions évidemment retrouver aucune trace d’elle dans notre propre génome. L’absence d’une signature X chez les humains actuels ne permettrait donc pas, à elle seule, de démontrer son inexistence.
En revanche, l’hypothèse devient beaucoup plus intéressante dès que nous disposons de restes anciens. Un squelette n’a pas besoin d’avoir laissé des descendants jusqu’à nous pour que nous puissions aujourd’hui étudier son ADN.
C’est précisément ce que permet la paléogénomique.
Et c’est là que notre première carte biologique pourrait réellement commencer à se construire.
Chercher une signature plutôt qu’un haplogroupe
Nous avons déjà rencontré ce problème avec les analyses des crânes Paracas.
Un haplogroupe mitochondrial ne représente qu’une lignée maternelle. Il ne suffit pas pour définir l’origine génétique complète d’un individu et encore moins pour identifier une population inconnue. Si nous cherchons X, ce n’est donc pas un haplogroupe particulier qu’il faudrait poursuivre d’un continent à l’autre. Il faudrait rechercher une composante génétique nucléaire cohérente.
Imaginons que plusieurs individus anciens, provenant de régions différentes mais compatibles avec notre chronologie, présentent une même fraction d’ADN qui ne puisse être attribuée ni aux populations de Sapiens connues, ni aux Néandertaliens, ni aux Dénisoviens, ni à une contamination ou à un artefact de séquençage. Et imaginons que cette composante soit retrouvée préférentiellement chez des individus présentant également les caractères morphologiques que nous recherchons.
Nous aurions alors deux cartes indépendantes qui commenceraient à se superposer : la morphologie et la génétique.
À ce stade, notre hypothèse changerait complètement de statut. Nous ne disposerions pas encore nécessairement de toute l’histoire de cette population, mais nous aurions une véritable anomalie biologique reproductible à expliquer.
Pour l’instant, nous n’en sommes pas là.
Les populations « fantômes »
La génétique ancienne nous réserve cependant une dernière surprise particulièrement intéressante.
Les généticiens peuvent parfois détecter l’existence d’une population ancienne sans avoir encore retrouvé ses restes.
Lorsqu’un génome contient une composante ancestrale qui ne correspond pas exactement aux populations anciennes déjà identifiées, les chercheurs peuvent reconstruire statistiquement l’existence probable d’une population contributrice aujourd’hui disparue. On parle parfois, de manière imagée, de population fantôme.
Le terme est séduisant pour notre enquête, mais il ne faut pas lui faire dire davantage qu’il ne signifie.
Une population fantôme n’est pas une espèce mystérieuse. Il s’agit simplement d’une population ancienne dont l’existence ou la contribution génétique est inférée à partir des génomes disponibles, alors que nous ne possédons pas encore nécessairement un échantillon ancien directement attribuable à cette population. L’histoire génétique de l’humanité contient encore plusieurs de ces lignées ou populations mal caractérisées.
Cela signifie quelque chose d’important : notre arbre généalogique n’est pas terminé.
De nouvelles populations anciennes peuvent encore être identifiées, de nouvelles migrations peuvent encore être découvertes, de nouveaux métissages peuvent encore apparaître lorsque davantage de génomes anciens seront séquencés.
Mais cela ne nous autorise pas à glisser X dans chaque espace encore vide.
Une inconnue n’est pas une preuve, elle est seulement une inconnue.
Ce que X devrait laisser dans un génome
Nous pouvons maintenant formuler une nouvelle prédiction.
Si X s’est métissée avec Sapiens, et si une partie de cette ascendance a survécu suffisamment longtemps, nous pourrions rechercher des segments d’ADN présentant une différence cohérente par rapport aux populations humaines déjà connues. Ces segments devraient pouvoir être reproduits dans plusieurs échantillons. Ils devraient former une relation phylogénétique (science qui étudie les liens de parenté évolutive entre les êtres vivants pour comprendre l'histoire de leur évolution) intelligible.
Et surtout, leur présence devrait être compatible avec la chronologie et la géographie de notre hypothèse.
Une séquence étrange isolée ne suffirait pas, un résultat non reproduit ne suffirait pas, un ADN mitochondrial inattendu ne suffirait pas. Il nous faudrait une signature nucléaire reproductible !
Voilà exactement ce qui manque aujourd’hui aux analyses génétiques que nous avons rencontrées autour des crânes de Paracas. Et c’est également le critère que nous devrons conserver précieusement lorsque, beaucoup plus tard dans notre enquête, une autre histoire d’ADN inhabituel viendra frapper à notre porte.
À ce moment-là, il faudra lui poser exactement les mêmes questions :
Quelle est la provenance de l’échantillon ?
Qui l’a prélevé ?
Quelle est sa chaîne de conservation ?
Quels laboratoires l’ont analysé ?
Les données brutes sont-elles disponibles ?
Les résultats ont-ils été reproduits indépendamment ?
Et surtout : que raconte réellement l’ADN - indépendamment de ce que nous aimerions qu’il raconte ?
C’est à cette condition seulement que notre troisième carte pourra un jour rejoindre les deux premières.
VIII — Quand une apparence voyage plus loin que les gènes
Nous venons de distinguer deux phénomènes qui pourraient laisser des traces très différentes : le déplacement des populations et celui des pratiques culturelles.
Mais pouvons-nous réellement observer cette dissociation dans l’histoire ? Oui.
Et la modification volontaire du crâne nous en fournit elle-même un exemple remarquable.
Le laboratoire eurasiatique
Entre l’Antiquité tardive et le début du Moyen Âge, la modification artificielle du crâne connaît une diffusion importante dans plusieurs régions d’Eurasie. La pratique est notamment associée aux mouvements de populations nomades et à la période des grandes migrations, entre le IVᵉ et le VIIᵉ siècle de notre ère. Elle apparaît chez différents groupes et devient, dans certains contextes, un marqueur particulièrement visible d’identité ou d’appartenance sociale mais l’archéologie et la génétique permettent aujourd’hui d’aller beaucoup plus loin.
Dans le Caucase du Sud, une étude génomique portant sur des populations ayant vécu pendant plusieurs millénaires a notamment analysé vingt individus médiévaux présentant une modification artificielle du crâne.
Le résultat est particulièrement intéressant pour notre enquête.
Cinq de ces individus possédaient une ascendance liée aux steppes eurasiatiques. Les quinze autres appartenaient principalement à des réseaux de reproduction locaux. Les chercheurs proposent donc un scénario dans lequel la pratique serait arrivée dans la région avec des populations nomades, avant d’être adoptée par les populations locales.
Autrement dit : la pratique a continué à circuler alors que les gènes de ceux qui l’avaient apportée ne circulaient pas nécessairement avec elle. Voilà exactement le mécanisme que nous cherchions !
Copier une identité
Pourquoi adopter l’apparence d’une autre population ?
Les raisons peuvent évidemment être multiples. Une modification corporelle peut signaler l’appartenance à un groupe, un statut social, une origine familiale, un idéal esthétique ou une identité culturelle. Elle peut également être associée au prestige. Lorsqu’un groupe humain exerce une influence politique, sociale ou symbolique importante, certains de ses usages peuvent être repris par les populations qui entrent en contact avec lui.
Nous connaissons parfaitement ce phénomène sous d’autres formes. Les vêtements voyagent, les langues voyagent, les religions voyagent, les techniques voyagent, les coiffures voyagent, les signes de pouvoir voyagent. Et parfois, les corps eux-mêmes sont transformés pour correspondre à un idéal culturel.
Il devient donc parfaitement raisonnable d’envisager qu’une forme particulière de tête ait pu être reproduite parce qu’elle était associée à une identité considérée comme importante.
Ce mécanisme est réel.
Mais nous devons immédiatement remettre notre frein méthodologique.
Le fait qu’une population puisse imiter l’apparence d’une autre ne démontre absolument pas que les premières modifications crâniennes furent destinées à reproduire une population naturellement différente.
Nous savons seulement, désormais, que le mécanisme culturel nécessaire à notre hypothèse existe.
Retournons le problème
Supposons un instant que X ait possédé naturellement une morphologie crânienne particulière.
Supposons également que certains de ses membres aient rencontré des populations de Sapiens et aient acquis auprès d’elles un statut singulier : étrangers, alliés, spécialistes, enseignants, chefs, guérisseurs ou simplement membres d’un groupe dont l’apparence était fortement associée à son identité.
Certains Sapiens auraient alors pu chercher à reproduire cette apparence. Au départ, la pratique pourrait être directement liée à la présence de X. Puis X disparaît. La pratique reste.
Quelques générations plus tard, ceux qui modifient le crâne de leurs enfants ne savent peut-être déjà plus exactement pourquoi leurs ancêtres ont commencé à le faire.
La forme devient tradition, puis identité, puis prestige, puis simplement coutume.
Et elle peut être transmise à une population voisine qui n’a jamais rencontré X.
À partir de ce moment, notre carte culturelle pourrait s’étendre indépendamment de notre carte biologique.
C’est exactement ce qui rendrait notre enquête extrêmement difficile plusieurs milliers d’années plus tard.
Toutes les têtes allongées ne raconteraient plus la même histoire
Cette hypothèse entraîne une conséquence importante.
Si la modification crânienne a pu se transmettre culturellement, il serait inutile d’attendre une correspondance parfaite entre les endroits où nous trouvons des crânes artificiellement modifiés et ceux où nous chercherions une éventuelle trace biologique de X.
Les deux cartes pourraient se chevaucher à certains endroits et diverger complètement ailleurs.
Plus nous avancerions dans le temps, plus cette divergence pourrait devenir importante.
La trace biologique se diluerait.
La trace culturelle pourrait, elle, continuer son voyage.
Cela signifie également que les formes recherchées pourraient progressivement changer.
Une population reproduit une pratique avec ses propres techniques, ses propres matériaux et ses propres critères esthétiques. Une autre la transforme encore. Après plusieurs siècles ou plusieurs millénaires, la copie pourrait ne plus ressembler exactement à son hypothétique modèle initial.
Et voilà que notre question change une nouvelle fois.
Nous ne devons peut-être pas chercher partout la même déformation. Nous devons chercher si certaines traditions très anciennes semblent avoir privilégié une direction morphologique commune, puis observer comment celle-ci se transforme dans le temps et dans l’espace.
Mais où chercher le point de départ ?
C’est ici que notre horloge redevient indispensable.
Nous savons maintenant que la modification volontaire du crâne peut accompagner des migrations. Nous savons qu’elle peut ensuite être adoptée par d’autres populations. Nous savons également qu’une pratique peut survivre à ceux qui l’ont introduite.
Notre hypothèse possède donc un mécanisme culturel possible.
Ce qui lui manque toujours est son point de départ.
Et nous rencontrons ici un problème redoutable.
Les plus anciennes modifications crâniennes que nous connaissons sont déjà très éloignées géographiquement les unes des autres.
Australie et Nord-est de l’Asie.
Si elles dérivent d’inventions indépendantes, notre piste s’arrête ici. Mais si certaines traditions possèdent une histoire commune plus ancienne, il faudrait rechercher leurs connexions dans des périodes où les traces archéologiques deviennent beaucoup plus rares. Il faudrait regarder les anciennes migrations humaines, les territoires aujourd’hui engloutis, les voies de circulation possibles. Et peut-être accepter que la première étape de notre carte ne soit pas encore un lieu. Elle pourrait être simplement une zone d’ombre.
Pour aller plus loin, il nous faudrait maintenant faire quelque chose que nous avons jusqu’ici évité : regarder ce qui arrive aux groupes qui ne s’intègrent pas, ceux qui ne transmettent pas leur apparence aux autres, ceux qui ne disparaissent pas complètement, ceux qui se retirent.
Et voir si l’histoire humaine conserve quelque part la trace de populations vivant longtemps à sa périphérie.
Voyez comment remonter la piste de mon intuition est ardue !
Fin de la Partie I
Nous avons donc suivi une possibilité : celle d’une population qui aurait disparu sans que tout ce qu’elle avait représenté disparaisse avec elle.
Des gènes peuvent se diluer, une apparence peut être imitée, une pratique peut voyager, une connaissance peut être transmise. Et une mémoire peut survivre très longtemps à ceux qui l’ont fait naître.
Mais depuis le début, une autre possibilité accompagne silencieusement notre hypothèse.
Nous avons imaginé des groupes absorbés par Homo sapiens, d’autres dispersés après les bouleversements de la fin du Pléistocène.
Et si certains avaient choisi une autre voie ?
Non pas rejoindre les populations humaines : S’en éloigner.
Forêts profondes, montagnes, régions difficiles d’accès : les mêmes territoires dans lesquels, beaucoup plus tard, les sociétés humaines placeront une étrange figure : Celle de l’Homme sauvage.
Simple coïncidence ? Construction universelle de notre imaginaire ? Ou très lointain souvenir de rencontres avec un autre humain ?
C’est là que notre enquête va désormais nous conduire.
À suivre… dans une deuxième partie - à paraître prochainement.








































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