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Hypothèse X - Et si une population oubliée avait traversé notre préhistoire ? - Partie II

il y a 2 jours
24 min de lecture

Hypothèse X — Deuxième partie


Dans la première partie de cette enquête, une intuition nous a conduits beaucoup plus loin que prévu.


Partis de certains crânes allongés et de la possibilité - non démontrée - qu’ils puissent conserver la trace d’une population humaine différente, nous avons remonté le temps jusqu’à la transition entre le Pléistocène et l’Holocène.


Nous avons rencontré des terres aujourd’hui englouties, envisagé des dispersions après de grands bouleversements environnementaux, suivi la circulation possible des connaissances, des gènes et des pratiques culturelles.


Rien de tout cela n’a démontré l’existence de X mais une question est restée ouverte.


Si une telle population avait réellement existé, tous ses survivants auraient-ils nécessairement disparu ou rejoint Homo sapiens ?


Certains groupes auraient-ils pu choisir l’isolement ?

Et si oui… où devrions-nous chercher leur trace ?


C’est ici que notre enquête quitte progressivement les tombes, les génomes et les sites archéologiques pour emprunter un sentier beaucoup plus incertain.


Celui qui conduit vers les forêts et les montagnes.

Celui de l’Homme sauvage.


IX — Aux marges du monde humain : l’Homme sauvage

Nous voici arrivés sur un terrain beaucoup plus dangereux.


Jusqu’ici, nous avons travaillé avec des crânes, des datations, des génomes, des migrations et des pratiques culturelles documentées. Nous allons maintenant entrer dans les récits. 


Et les récits ont une particularité redoutable : ils peuvent conserver une mémoire comme ils peuvent inventer un monde entier.


Il nous faut donc avancer avec encore plus de prudence.


L’Homme sauvage existe


Pas nécessairement comme créature biologique mais comme figure culturelle, incontestablement.


À partir du Moyen Âge, l’Europe voit apparaître de nombreuses représentations d’un être étrange vivant en marge de la société humaine : l’Homme sauvage.


Il est généralement couvert de poils, parfois vêtu de peaux, souvent associé à la forêt et fréquemment représenté avec une massue.


On le rencontre dans les manuscrits, la sculpture, la gravure, les objets précieux et l’héraldique.


En France, en Allemagne, en Suisse et dans d’autres régions d’Europe, sa représentation devient suffisamment répandue pour constituer un véritable motif iconographique.


Le Metropolitan Museum of Art lui a même consacré en 1980 une exposition entière : The Wild Man: Medieval Myth and Symbolism.


Nous ne sommes donc pas devant quelques dessins obscurs exhumés pour les besoins d’une théorie moderne.

L’Homme sauvage appartient réellement à l’imaginaire médiéval européen. Néanmoins, cela ne signifie évidemment pas qu’il ait réellement existé.


Une créature symbolique


Les historiens de l’art et spécialistes du Moyen Âge ont de très bonnes raisons d’interpréter l’Homme sauvage comme une construction culturelle.


Il représente l’Autre.

Celui qui vit hors de la cité, hors des règles, hors de la civilisation.


Il peut incarner la brutalité, la sexualité, la force, la fécondité, le danger ou, au contraire, une forme de liberté primitive opposée aux contraintes de la société.


Son origine elle-même semble composite. Des traditions antiques, bibliques, populaires et littéraires se sont mêlées au fil des siècles pour construire cette figure. Nous possédons donc une explication parfaitement suffisante à son existence.


Et une fois encore, notre enquête pourrait s’arrêter ici.


Pourtant, quelque chose mérite que nous regardions d’un peu plus près.


Quand le symbole descend dans la montagne


Dans les traditions alpines, l’Homme sauvage prend parfois une forme légèrement différente.


Sous différents noms - Wilder Mann, Wildmannli et autres variantes régionales - il devient un habitant des montagnes, des forêts et des lieux peu fréquentés. Il vit à l’écart, il est décrit comme velu, farouche, difficile à approcher. Il connaît son environnement.


Et surtout, certaines traditions lui attribuent un rôle étonnant : il sait des choses que les humains ne savent pas encore.


Dans plusieurs récits alpins, des hommes sauvages enseignent ou transmettent aux populations certaines pratiques liées notamment à l’élevage ou à la transformation du lait.


Nous retrouvons soudainement un motif que nous avons déjà rencontré beaucoup plus tôt dans cette enquête : un être différent, vivant à la périphérie des populations humaines, possédant une connaissance, et la transmettant.

Stop.


Nous devons immédiatement nous méfier de cette convergence.


Un récit n’est pas un fossile


Le motif de l’être sauvage détenteur d’un savoir est lui-même extrêmement ancien et peut voyager d’une tradition à une autre.


Des récits semblables existent déjà dans l’Antiquité.


Une histoire alpine racontant qu’un Homme sauvage aurait enseigné aux humains la fabrication du fromage ne constitue donc certainement pas le souvenir intact d’une rencontre préhistorique.


Des milliers d’années de récits, de transformations, d’emprunts et de symboles peuvent séparer l’histoire que nous lisons de son origine. Et surtout, rien n'autorise pour l’instant à relier l’Homme sauvage médiéval à notre population X. 


Cependant, nous pouvons désormais poser une question beaucoup plus précise.


Les traditions de l’Homme sauvage ne sont-elles que des constructions symboliques ? Ou certaines d’entre elles ont-elles pu absorber, au cours de leur histoire, le souvenir ou l’observation occasionnelle de populations humaines vivant réellement en marge des sociétés établies ?


Les deux possibilités ne sont d’ailleurs pas nécessairement incompatibles.


Un être réel peut devenir un symbole. Un symbole peut absorber des récits concernant des êtres réels. Et après plusieurs siècles, il devient extrêmement difficile de démêler les deux.


Nous avons besoin d’une nouvelle méthode


Nous ne pouvons donc pas compter les récits d’Hommes sauvages et placer un point sur une carte chaque fois que nous en trouvons un.


Nous devons les classer.


Une représentation artistique nous renseigne sur un imaginaire, une légende nous renseigne sur une tradition, un récit attribué à un témoin identifié constitue autre chose, un document contemporain de l’événement supposé serait encore différent.


Une description anatomique précise serait plus intéressante qu’un simple « monstre velu ». Un reste biologique attribuable à l’être décrit changerait évidemment complètement la situation.


Notre troisième carte devra donc posséder plusieurs niveaux.


Elle ne montrera pas seulement  l’Homme sauvage apparaît. Elle devra montrer quelle sorte de trace nous possédons. Et surtout : quand cette trace apparaît réellement dans les sources !


Un récit recueilli au XIXᵉ siècle et présenté comme une légende millénaire ne devient pas automatiquement un document millénaire.


Notre carte aura encore besoin de son horloge.


Et si certains s’étaient retirés ?


Revenons maintenant, avec toutes ces précautions, à X.


J'ai imaginé plusieurs destins possibles pour une population très réduite après les bouleversements de la fin du Pléistocène. Certains individus auraient pu disparaître, d’autres auraient pu rejoindre des populations de Sapiens et être progressivement absorbés.


Mais qu’en serait-il de groupes ayant suivi une autre stratégie ?


Ils auraient pu éviter les régions où les populations humaines devenaient progressivement plus nombreuses. Ils auraient pu se retirer vers les montagnes, les grandes forêts et les territoires difficiles d’accès.


Une population autrefois capable de construire, naviguer ou transmettre des connaissances pourrait alors perdre progressivement une grande partie de sa culture matérielle.


Cela ne signifierait pas qu’elle aurait perdu son intelligence.


Perdre une technologie n’est pas perdre une intelligence.


Lorsque les groupes deviennent très petits, certaines connaissances deviennent simplement impossibles à maintenir.

Une technique nécessitant plusieurs spécialistes disparaît avec eux, une construction collective devient inutile lorsque la population n’est plus assez nombreuse pour l’entretenir, une tradition écrite disparaît si personne ne peut plus la transmettre. Quelques générations suffisent parfois pour transformer radicalement un mode de vie.


Notre hypothétique population de transmetteurs pourrait alors connaître deux destins totalement différents.


Une branche rejoint Sapiens et disparaît en lui. Une autre s’éloigne de Sapiens et disparaît de son histoire.


Une hypothèse dans l’hypothèse


Nous pouvons désormais formuler notre proposition la plus fragile jusqu’ici.


Si une branche de X avait survécu pendant plusieurs millénaires dans des régions isolées, certains récits d’Hommes sauvages pourraient éventuellement conserver la mémoire de rencontres occasionnelles avec ses descendants.


Rien ne démontre aujourd’hui que ce soit le cas.


L’explication mythologique et symbolique demeure largement suffisante pour rendre compte de l’Homme sauvage médiéval.


Mais cette hypothèse produit désormais une conjecture.


Si une population relictuelle avait réellement survécu, les récits les plus intéressants ne devraient pas simplement raconter des monstres.


Ils devraient présenter certaines constantes : des êtres suffisamment humains pour être reconnus comme tels mais suffisamment différents pour être considérés comme autres ; une préférence pour des régions isolées ; un comportement d’évitement ; une connaissance remarquable de leur environnement ; des rencontres rares plutôt qu’une présence permanente dans les villages ; et, éventuellement, des traditions laissant entendre que ces êtres pouvaient comprendre les humains, échanger avec eux ou même se reproduire avec eux.


Si ces caractères n’existent que dans quelques récits récents, notre piste sera faible. S’ils apparaissent indépendamment dans différentes traditions anciennes, elle deviendra plus intéressante.


Et si des documents historiques venaient parfois transformer le personnage légendaire en être prétendument observé… alors nous aurions une nouvelle catégorie de traces à examiner !


Mais quittons un instant les mythes et cherchons des témoins.


X — Quand la légende affirme avoir des témoins


Nous venons de rencontrer l’Homme sauvage dans les mythes, les traditions et les représentations du Moyen Âge mais il arrive parfois que le récit change de nature.


L’Homme sauvage n’est plus seulement représenté.


Quelqu’un affirme l’avoir vu !


Les témoignages anciens sont évidemment difficiles à interpréter. Certains sont manifestement imprégnés de merveilleux, d’autres ont été recueillis longtemps après les faits qu’ils prétendent raconter.


Quelques exemples suffiront à montrer que la frontière entre personnage légendaire et être prétendument observé devient parfois étonnamment floue.


Un Homme sauvage dans les Pyrénées


En 1776, l’ingénieur de la Marine Paul-Marie Leroy publie un mémoire consacré aux forêts des Pyrénées. Il y rapporte une histoire que lui auraient racontée des bergers de la forêt d’Iraty deux ans auparavant. Ceux-ci auraient observé à plusieurs reprises un homme de grande taille vivant dans les rochers de la forêt. Il était, écrivent-ils, « velu comme un ours » et particulièrement agile.


Le plus intéressant est peut-être son comportement.


L’être n’est pas décrit comme un monstre. Il s’approche parfois des cabanes, observe les hommes, rit, s’amuse à disperser les troupeaux sans leur faire de mal et s’enfuit avec une extraordinaire rapidité lorsqu’on cherche à l’approcher.


Leroy lui-même ne propose aucune créature mystérieuse pour expliquer l’histoire. Il envisage simplement qu’il puisse s’agir d’un enfant perdu ayant grandi dans la forêt. Et il pourrait parfaitement avoir raison. Nous ne saurons probablement jamais ce que les bergers d’Iraty ont réellement observé.


Mais leur description mérite notre attention parce qu’elle correspond assez curieusement à plusieurs caractères que cette hypothèse m'avait conduite à rechercher : un être humanoïde, velu, vivant dans une région isolée, évitant les humains tout en semblant connaître leur présence et ne manifestant aucune agressivité particulière envers eux.


Une convergence autorise une question, elle n’autorise toujours pas une réponse définitive.


Des témoins beaucoup moins convaincants


D’autres récits européens sont plus anciens.


Au XVIᵉ siècle, l’écrivain français Pierre Boaistuau rapporte notamment des histoires concernant des Hommes sauvages prétendument observés en Norvège en 1409 et en Saxe en 1531.


Mais ici, notre enthousiasme doit immédiatement retomber.


Les descriptions comportent des caractères fantastiques ou anatomiquement étranges : queue, pieds inhabituels et autres éléments qui rapprochent beaucoup plus ces récits du bestiaire merveilleux de leur époque que d’une observation zoologique exploitable.


Et cette différence est importante.


Pour la crédibilité de cette enquête, nous ne devons pas retenir un témoignage parce qu’il contient les mots « Homme sauvage », nous devons regarder ce qu’il raconte réellement.


Ce que ces récits permettent de dire


Pas grand-chose, finalement et c’est déjà intéressant.


Ils ne démontrent évidemment pas qu’une population humaine inconnue ait survécu dans les montagnes européennes jusqu’aux périodes historiques. Ils montrent seulement qu’à côté de l’Homme sauvage symbolique et mythologique existaient également des récits dans lesquels des personnes affirmaient avoir rencontré des êtres humanoïdes vivant à l’écart des sociétés humaines.


Le cas d’Iraty pourrait parfaitement avoir une explication ordinaire. Les récits plus anciens pourraient appartenir entièrement au folklore. Nous n’avons toujours aucune preuve biologique.


Mais notre troisième carte vient malgré tout de recevoir son premier point.

Un point accompagné d’un immense point d’interrogation !


Et maintenant, changeons d’échelle.


Si l’Homme sauvage n’était qu’une création particulière de l’imaginaire européen, cette piste devrait logiquement s’affaiblir lorsque nous quittons l’Europe.


Mais que se passe-t-il lorsque nous changeons de continent ?


XI — Quand l’Homme sauvage change de continent

Quittons donc l’Europe et regardons vers l’Asie.


Nous y retrouvons quelque chose d’étonnamment familier : des traditions concernant des êtres humanoïdes vivant dans les forêts ou les montagnes, généralement couverts de poils et se tenant à l’écart des populations humaines.

Les noms changent, les récits aussi… et le motif demeure.


En Chine : le Yeren


En Chine, particulièrement dans les régions montagneuses et forestières du centre du pays, existe une longue tradition concernant le Yeren, littéralement « homme sauvage ».


Des récits et traditions concernant des êtres humains sauvages apparaissent dans la culture chinoise bien avant que le phénomène Bigfoot ne devienne populaire en Occident.


À l’époque contemporaine, le Yeren est généralement décrit comme un grand humanoïde couvert de poils, vivant dans les régions forestières et évitant les humains. Des expéditions ont même été organisées au XXᵉ siècle pour tenter de déterminer si un animal inconnu pouvait se cacher derrière ces récits. Elles n’ont fourni aucune preuve zoologique permettant d’établir son existence.


Nous retrouvons donc exactement la situation qui commence à nous devenir familière : une tradition ancienne, des témoignages plus récents, des recherches et, aucune population biologique identifiée !


Plus loin encore


Dans l’Himalaya apparaît évidemment le fameux Yéti, dans les régions du Caucase et d’Asie centrale, différentes traditions évoquent également des êtres parfois regroupés sous les noms d’Almasty ou d’Almas.


Je pourrais multiplier les exemples.

Ce serait spectaculaire mais ce ne serait pas nécessairement très instructif.


Des cultures différentes peuvent produire indépendamment des figures comparables. La montagne et la forêt constituent partout des territoires où l’imagination humaine place volontiers ce qui échappe au monde connu. Et une silhouette aperçue brièvement peut devenir tout ce que la culture du témoin est prête à reconnaître.


Nous devons donc nous garder d’une erreur très séduisante : la répétition d’un récit n’est pas la répétition d’un animal.


Pourtant, quelque chose mérite d’être conservé.


Un motif étonnamment tenace


De l’Europe à l’Asie, nous retrouvons régulièrement la même structure générale : un être humanoïde, velu, associé aux espaces sauvages, rarement observé, difficile à approcher et vivant en marge des communautés humaines.


Cela pourrait nous renseigner uniquement sur l’imaginaire de notre propre espèce où qu’elle soit. 


Peut-être avons-nous besoin d’un « autre humain » pour représenter ce qui existe au-delà de la frontière de la civilisation. L’Homme sauvage européen remplissait déjà peut-être cette fonction.


Mais si mon hypothèse X possède la moindre réalité historique, nous devons envisager l’autre possibilité : certaines de ces traditions pourraient-elles avoir intégré, parmi quantité d’éléments mythologiques, la mémoire très déformée de rencontres avec des populations humaines différentes ?


Pour l’instant, impossible de choisir entre ces deux lectures, alors continuons à marcher.


De l’autre côté du Pacifique


Et voici que notre troisième carte nous conduit en Amérique du Nord.


Là encore, les récits d’êtres humanoïdes vivant dans les forêts ne commencent pas avec les émissions de télévision, les films et les  photographies floues ou le mot Bigfoot. Différentes traditions autochtones nord-américaines évoquent des êtres sauvages, velus ou géants vivant dans des régions éloignées des villages.


Mais ici, une précaution supplémentaire s’impose.


Ces traditions appartiennent à des peuples, des langues et des cosmologies différentes. Les réunir artificiellement sous l’étiquette moderne « Bigfoot » reviendrait à effacer leurs significations propres pour les faire entrer de force dans cette hypothèse.


Nous résisterons à toute tentation.


Nous pouvons seulement constater que l’idée d’êtres humanoïdes vivant aux marges du territoire humain existait en Amérique du Nord bien avant l’apparition du Bigfoot moderne.


Puis, au cours des XIXᵉ et XXᵉ siècles, quelque chose change.


Aux traditions viennent s’ajouter des récits présentés non plus comme des mythes, mais comme des observations, des empreintes sont signalées, des témoins décrivent de grands êtres bipèdes et velus, des photographies et des films apparaissent, des poils sont recueillis.


Et finalement… de l’ADN sera analysé.


Nous voilà revenus exactement au point où nous avions laissé notre critère génétique.


Souvenez-vous : une séquence étrange ne suffira pas, un résultat isolé ne suffira pas, une interprétation extraordinaire ne suffira pas. Il nous faudra une signature nucléaire reproductible.


Il est donc temps de rencontrer celui qui attend depuis plusieurs chapitres au bout de notre sentier.


Le Sasquatch !


XII — Le Sasquatch passe au laboratoire

Nous voici donc arrivés au Sasquatch.


Et cette fois, quelque chose change.

Nous ne disposons plus seulement de traditions, de témoignages, de photographies discutées ou d’empreintes controversées.


Nous avons de l’ADN !


Du moins, des échantillons présentés comme provenant de Sasquatch et ayant effectivement fait l’objet d’analyses génétiques.


En 2013, une équipe dirigée par la vétérinaire et généticienne américaine Melba Ketchum publie une étude dont les conclusions sont spectaculaires. Plus d’une centaine d’échantillons provenant de différents sites nord-américains auraient été étudiés : poils, tissus et autres matériels biologiques attribués par leurs collecteurs à de possibles Sasquatch.


L’ADN mitochondrial obtenu sur plusieurs de ces échantillons est humain.


… Jusque-là, rien de mystérieux. Cela pourrait simplement signifier que les échantillons sont humains ou qu’ils ont été contaminés par de l’ADN humain. Mais l’équipe affirme avoir obtenu quelque chose de beaucoup plus étrange dans l’ADN nucléaire.


Humain par la mère… mais quoi par le père ?


Trois génomes nucléaires auraient notamment fait l’objet d’un séquençage beaucoup plus approfondi.

Selon les auteurs, ils présenteraient une structure inhabituelle : certaines séquences seraient clairement humaines tandis que d’autres ne correspondraient pas aux génomes humains ou animaux alors disponibles dans les bases de données.


Melba Ketchum et ses collaborateurs proposent alors une interprétation extraordinaire : Le Sasquatch serait issu d’un ancien métissage entre des femmes Homo sapiens et une population masculine appartenant à un homininé encore non identifié.


L’ADN mitochondrial humain représenterait donc l’héritage maternel de Sapiens tandis que le génome nucléaire conserverait la trace des deux populations.


Et voilà que notre hypothèse X vient soudain nous tirer par la manche.


Parce que, si nous oublions un instant le mot Sasquatch, ce scénario ressemble curieusement à l’un de ceux qui ont été envisagés plusieurs chapitres plus tôt.


Une population différente rencontre Sapiens.

Des unions ont lieu.

Les descendants possèdent un ADN mitochondrial humain mais une partie de leur génome nucléaire provient de l’autre population.


Exactement le type de signature que nous avions décidé de rechercher... mais attention : une ressemblance avec notre prédiction ne transforme pas le résultat en preuve.

Il est donc grand temps de ressortir notre loupe.


Que racontent réellement les séquences ?


L’étude de Melba Ketchum a été très vivement contestée.


Lorsque certaines séquences nucléaires furent réexaminées, les résultats se révélèrent beaucoup moins simples que l’image d’un génome composé d’une partie humaine et d’une partie provenant d’un homininé inconnu. Certaines séquences correspondaient effectivement à de l’ADN humain. D’autres présentaient des correspondances avec différents mammifères connus. D’autres encore ne produisaient pas de correspondance satisfaisante dans les bases génétiques disponibles.


Et c’est ici qu’une distinction devient capitale : une séquence qui ne trouve pas de correspondance dans une base de données n’est pas automatiquement l’ADN d’une espèce inconnue.


Elle peut l’être. Comme elle peut également résulter d’un ADN dégradé, d’une contamination, d’un mélange de plusieurs organismes, d’erreurs de séquençage ou d’un assemblage incorrect des fragments.


Autrement dit, « inconnu dans la base » ne signifie pas « homininé inconnu ».


Une publication elle-même inhabituelle


Une autre controverse concerne la publication de l’étude.


Le travail paraît dans DeNovo Scientific Journal, une revue créée dans des circonstances très inhabituelles autour de cette publication et qui ne possède pas le parcours éditorial des grandes revues scientifiques consacrées à la génétique ou à l’évolution humaine. Cela ne permet évidemment pas, à lui seul, de déclarer les résultats faux. Une donnée ne devient pas fausse parce qu’elle paraît dans une mauvaise revue, pas plus qu’elle ne devient vraie parce qu’elle paraît dans une excellente. Mais lorsqu’une conclusion bouleverse potentiellement notre connaissance de l’évolution humaine, la validation indépendante devient essentielle. Et c’est précisément là que le dossier semble s'affaiblir.


Ce qui manque


Reprenons les questions que nous avions écrites avant même d’arriver au Sasquatch.


Quelle est la provenance des échantillons ? Leur chaîne de conservation est-elle suffisamment documentée ? Les données brutes sont-elles disponibles ? Les résultats peuvent-ils être reproduits ? Et surtout : plusieurs laboratoires indépendants retrouvent-ils la même signature nucléaire inconnue dans plusieurs échantillons biologiques dont l’origine est parfaitement contrôlée ?


À ce jour, cette dernière étape manque. Cependant, Ketchum prétend que des analyses ont bien été faites par des laboratoires indépendants mais que les résultats lui ont été refusés. 


Nous disposons donc d’une situation extrêmement intéressante mais malheureusement insuffisante : de l’ADN réellement séquencé, de l’ADN mitochondrial humain, des séquences nucléaires inhabituelles ou difficiles à identifier, une interprétation proposant un métissage avec une population inconnue, mais - à ce jour - aucune signature génétique cohérente et reproductible permettant d’établir l’existence de cet homininé supposé.


Melba Ketchum a peut-être rencontré une anomalie réelle. Elle a peut-être surtout rencontré les immenses difficultés posées par des échantillons environnementaux d’origine incertaine.


Avec les données disponibles, nous ne pouvons pas trancher en faveur de sa conclusion.


Pourtant, quelque chose vient de changer


Pas dans la preuve, dans notre question. Parce que nous savons désormais exactement ce qu’il faudrait rechercher.


Si le Sasquatch (ou Bigfoot) représentait réellement une population relictuelle apparentée à notre hypothétique X, son génome nucléaire ne devrait pas simplement contenir des morceaux « inconnus ». Ces morceaux devraient former une population génétique. Ils devraient être retrouvés chez plusieurs individus indépendants. Ils devraient présenter entre eux une parenté cohérente. Ils devraient pouvoir être situés quelque part dans l’arbre évolutif des homininés.


Et si nous retrouvions un jour cette même composante dans l’ADN nucléaire d’un individu ancien possédant les caractères morphologiques que nous avions associés à X… alors nos trois cartes commenceraient réellement à se superposer.


Morphologie. Génétique ancienne. Population relictuelle.


Mais nous n’en sommes absolument pas là. Cependant, pour la première fois depuis le début de cette enquête, mon intuition produit une expérience extrêmement simple à imaginer.


Il suffirait d’un échantillon biologique incontestable.


Un seul individu, une provenance documentée, un prélèvement contrôlé. Plusieurs laboratoires indépendants, un séquençage complet. Et un génome qui ne soit ni Sapiens, ni Néandertalien, ni Dénisovien, ni celui d’un autre animal connu.


Alors seulement nous pourrions poser sérieusement cette question : qui est-il ?


En attendant, notre troisième carte porte exactement la même mention que les deux premières : à suivre.


XIII — Superposons les trois cartes

Depuis le début de cette enquête, trois cartes se sont progressivement dessinées.

Aucune ne démontre l’existence de X.


Mais si mon hypothèse possède une quelconque réalité historique, elles ne devraient peut-être pas être totalement indépendantes les unes des autres. Il est donc temps de les superposer.


Première carte : la biologie


C’est la plus exigeante et, pour l’instant, la plus vide.


Nous y placerions les individus présentant des caractères morphologiques réellement atypiques qui ne pourraient pas être expliqués de manière satisfaisante par une modification volontaire du crâne, une pathologie ou la variabilité normale de Homo sapiens.


Mais une morphologie étrange ne suffirait toujours pas.

Notre meilleur marqueur serait génétique.


Il faudrait identifier chez plusieurs individus une composante nucléaire cohérente qui ne corresponde ni à Homo sapiens, ni aux populations humaines archaïques déjà connues.


Pour le moment, nous ne possédons pas cette signature.

Notre première carte reste donc hypothétique.


Deuxième carte : la culture


Elle est beaucoup plus remplie.


Nous savons que des populations humaines ont volontairement modifié la forme du crâne de leurs enfants dans différentes régions du monde et à différentes périodes. Nous savons également qu’une pratique culturelle peut voyager indépendamment des gènes de la population qui l’a introduite.


Mais cette abondance constitue justement notre difficulté.


Si certaines modifications crâniennes furent inspirées par l’apparence naturelle de X, lesquelles ?


Nous ne pouvons certainement pas placer toutes les déformations crâniennes du monde sur notre carte et les considérer comme des traces de son passage. Il faudrait rechercher les traditions les plus anciennes, comparer les formes recherchées, leurs techniques, leur chronologie et les voies possibles de transmission entre populations.


Et surtout, il faudrait trouver quelque chose de beaucoup plus difficile : un endroit où la trace culturelle pourrait rencontrer la trace biologique.


Un individu appartenant éventuellement à X au sein d’une population pratiquant la modification crânienne changerait considérablement notre enquête.


Pour l’instant, nous ne l’avons pas.


Troisième carte : les survivants supposés


C’est évidemment la plus fragile.


Nous y trouvons les traditions de l’Homme sauvage européen, le Yeren, le Yéti, l’Almasty, certaines traditions nord-américaines et, finalement, le Bigfoot et le Sasquatch. Et, dans un même temps, nous avons appris à ne pas confondre leur répétition avec celle d’un même être biologique.


Ces traditions peuvent être indépendantes. Elles peuvent répondre aux mêmes besoins symboliques. Elles peuvent également avoir absorbé des observations d’animaux connus, d’humains vivant en marge des sociétés ou simplement des récits plus anciens.


Notre troisième carte est donc constituée essentiellement de points d’interrogation.


Même les analyses génétiques attribuées au Sasquatch (ou Bigfoot) n’ont pas fourni la signature reproductible qui permettrait de transformer l’un de ces points en population biologique identifiée.


Et lorsque nous posons les cartes les unes sur les autres ?


Il ne se produit rien de spectaculaire. Aucune ligne lumineuse n’apparaît soudain pour relier les crânes allongés, les anciens transmetteurs de connaissances et les Hommes sauvages.


Et c’est important de le reconnaître.


Nous avons des rapprochements possibles. Nous avons quelques mécanismes plausibles. Nous avons surtout énormément d’espaces vides.


Cependant, ces espaces vides nous permettent maintenant de préciser ce que nous cherchons.


Si X avait réellement existé, nous pourrions nous attendre à trouver quelque part une convergence entre plusieurs catégories de traces :


  • Une morphologie atypique accompagnée d’une génétique atypique.

  • Une génétique atypique retrouvée chez plusieurs individus séparés dans le temps ou l’espace.

  • Une pratique culturelle apparaissant après le contact supposé avec cette population plutôt qu’avant lui.

  • Des routes de dispersion compatibles avec la chronologie.


Et, dans le scénario le plus extraordinaire, une parenté génétique entre une population ancienne et une éventuelle population relictuelle.


Voilà ce que serait une véritable superposition.

Nous n’en disposons pas aujourd’hui.


Notre horloge veille toujours


Il reste cependant un piège auquel nous devons absolument échapper.


Une correspondance géographique ne signifie rien si les dates ne correspondent pas.


Deux phénomènes peuvent apparaître exactement au même endroit et être séparés par cinq mille ans, une pratique peut également sembler suivre une migration alors qu’elle lui est antérieure.


Notre carte doit donc rester inséparable de notre horloge :


  • Si X est supposé avoir transmis une pratique à Sapiens, X doit être présent avant ou pendant l’apparition de cette pratique.

  • Si une population relictuelle descend de X, une continuité biologique doit être possible entre les deux.

  • Si une tradition prétend conserver la mémoire d’un groupe ancien, nous devons rechercher la date à laquelle cette tradition apparaît réellement dans les sources et non celle que nous aimerions lui attribuer.


La chronologie peut soutenir une hypothèse mais elle peut surtout la détruire !


Et si une carte s’effondrait ?


Voici peut-être le point le plus important.


Mon hypothèse est composée de plusieurs propositions qui ne dépendent pas toutes les unes des autres.


Supposons que le Sasquatch n’existe pas. Notre troisième carte s’effondrerait en grande partie et cela ne démontrerait pas que X n’a jamais existé.


Supposons que les traditions de modification crânienne soient toutes des inventions indépendantes sans aucun rapport avec l’apparence d’une population différente. Notre deuxième carte perdrait son lien avec X et cela ne démontrerait toujours pas que X n’a jamais existé.


Supposons même qu’aucun Homme sauvage historique ne corresponde à une population relictuelle. La branche des survivants disparaîtrait mais notre question initiale demeurerait : une population humaine différente a-t-elle pu exister avant la transition Pléistocène-Holocène ?


En revanche, si les individus que nous pensions biologiquement atypiques se révélaient tous parfaitement compatibles avec la variabilité de Homo sapiens, si aucune signature génétique distincte n’apparaissait jamais et si toutes les anomalies morphologiques supposées recevaient des explications suffisantes… alors le cœur biologique de X deviendrait inutile.


Et une hypothèse devenue inutile doit savoir disparaître.


Voilà qui devient dangereux pour X


Depuis le commencement, j'ai cherché ce qui pourrait rendre mon intuition plausible et maintenant suffisamment avancé pour faire exactement l’inverse.


Cherchons ce qui pourrait la rendre fausse. Pas ce qui fragiliserait une branche secondaire, pas ce qui ferait disparaître le Sasquatch ou transformerait l’Homme sauvage en simple personnage de légende. Cherchons ce qui atteindrait le cœur même de l’hypothèse.


Après avoir consacré tant de pages à construire l'hypothèse X, il va donc falloir accomplir quelque chose d’un peu cruel : Essayer de la "débunker" !


XIV — Peut-on « débunker » X ?


Nous avons joué le jeu dans un sens.

Jouons-le maintenant dans l’autre.


Depuis le début de cette enquête, j’ai cherché à savoir si mon intuition pouvait correspondre à quelque chose de possible. J’ai trouvé des anomalies, des mécanismes plausibles, quelques convergences et beaucoup de questions.

Mais une hypothèse intéressante ne devrait pas seulement pouvoir accumuler des éléments compatibles avec elle.


Elle devrait également prendre le risque d’avoir tort.

Alors, de quoi X devrait-elle avoir peur ?


Ce qui ne suffirait pas


Commençons par éliminer quelques fausses réfutations :


  • Découvrir que certains crânes allongés sont artificiellement déformés ne suffirait pas : nous savons déjà que l’immense majorité de ceux que nous avons rencontrés le sont.

  • Démontrer que telle tradition d’Homme sauvage est entièrement mythologique ne suffirait pas davantage.

  • Prouver que l’étude de Melba Ketchum est erronée ne ferait disparaître que l’une des pistes envisagées.

  • Et même démontrer définitivement que le Sasquatch (ou Bigfoot) n’existe pas ne suffirait pas à réfuter l’existence ancienne de X.


Ce serait embêtant pour notre troisième carte.

Pas nécessairement pour la première.


Nous devons donc viser plus juste.


Premier coup porté à X : les crânes n’ont rien d’anormal


Cette enquête est partie de là.


Si les crânes présentés comme naturellement atypiques pouvaient tous être expliqués par la modification artificielle, la variabilité normale de Homo sapiens, des phénomènes pathologiques ou des erreurs d’interprétation, nous perdrions notre anomalie initiale. Ce serait un coup sérieux mais pas encore totalement fatal : une population ancienne pourrait avoir existé sans posséder la morphologie que je lui ai attribuée.


Mais ce ne serait déjà plus tout à fait X.

Une partie importante de l’intuition initiale aurait été réfutée.


Deuxième coup : aucune population biologique distincte


Celui-ci serait beaucoup plus grave.


Supposons que nous disposions un jour de génomes nucléaires de bonne qualité provenant d’un grand nombre d’individus considérés comme morphologiquement intéressants. Et supposons qu’ils appartiennent tous sans ambiguïté aux populations de Homo sapiens déjà connues.


Aucune composante inconnue, aucune lignée particulière, aucune trace d’une population différente.


Plus notre échantillonnage deviendrait large, ancien et géographiquement représentatif, plus l’absence de X deviendrait difficile à expliquer.


Attention cependant : ne rien trouver n’est pas toujours démontrer que quelque chose n’existe pas.


Encore une fois, une population très petite peut laisser peu de traces, des restes peuvent avoir disparu, des régions entières demeurent mal documentées et une partie des anciens littoraux se trouve aujourd’hui sous la mer.


Nous avons déjà rencontré tous ces problèmes.

Néanmoins, ces arguments ne doivent pas devenir une cachette bien pratique.


Si chaque absence de preuve est expliquée par une nouvelle zone inaccessible, un nouveau territoire englouti ou une nouvelle population minuscule, X devient impossible à réfuter. Et une hypothèse impossible à réfuter cesse d’être réellement testable.


Troisième coup : l’horloge refuse notre histoire


Celui-ci pourrait être redoutable.


J'ai imaginé que certaines pratiques culturelles auraient éventuellement pu être transmises par X ou inspirées par son apparence. Mais... si les pratiques que nous associons à son passage apparaissaient systématiquement avant toute présence possible de X, ce scénario serait chronologiquement impossible.


De même, si les différentes traditions de modification crânienne qui ont été rapprochées se révélaient indépendantes, sans continuité technique, géographique ou chronologique, l’idée d’une transmission commune perdrait beaucoup de sa pertinence.


Une hypothèse peut survivre à des trous dans une carte.

Elle survit beaucoup plus difficilement à une contradiction dans le temps.


On peut manquer une trace. 

On ne peut pas transmettre une pratique plusieurs siècles avant d’exister.


Quatrième coup : aucune trace de transmission particulière


Il a été également attribué à X un rôle possible de transmetteur de connaissances.


C’est peut-être la partie la plus difficile à tester.


Une connaissance n’a pas d’ADN. Elle peut apparaître indépendamment dans plusieurs sociétés. Elle peut se développer progressivement sans laisser de trace nette de son origine.


Göbekli Tepe nous a appris qu’une organisation complexe pouvait exister chez des populations que nous aurions autrefois imaginées beaucoup plus simples. Il serait donc dangereux d’utiliser toute connaissance ancienne surprenante comme preuve de l’intervention de X.


Au contraire, si l’archéologie montre que les connaissances que nous pensions éventuellement transmises apparaissent progressivement au sein des populations locales, avec des étapes intermédiaires identifiables, l’intervention d’un groupe extérieur devient inutile.


Et nous retrouvons notre règle : une hypothèse devenue inutile doit savoir disparaître.


Le test le plus dangereux


Il existe pourtant un résultat beaucoup plus intéressant que tous les autres : Trouver X.


Cela peut sembler paradoxal mais découvrir une population ancienne inconnue ne confirmerait pas automatiquement mon hypothèse. Imaginons que demain un génome révèle l’existence d’un nouvel homininé ayant vécu à la fin du Pléistocène.


Extraordinaire découverte !


Néanmoins, s’il ne possède pas la morphologie recherchée, s’il n’a aucun lien chronologique ou géographique avec nos traditions culturelles et si rien n’indique qu’il ait rencontré les populations auxquelles nous attribuons ces pratiques… nous aurions découvert Y, pas X.


C’est une distinction essentielle.


Nous ne devons pas rebaptiser X chaque fois qu’une découverte nouvelle nous permettrait de sauver l’idée.

X doit rester reconnaissable


Nous pouvons donc maintenant définir ce qui constitue réellement le cœur de cette hypothèse.


Pour que X reste X, il faudrait au minimum qu’une population humaine ou hominine distincte ait existé à une période compatible avec notre scénario et qu’elle ait rencontré Homo sapiens. À partir de ce noyau, les autres propositions peuvent être testées séparément : morphologie crânienne particulière, transmission culturelle, métissage, dispersion après les bouleversements de la fin du Pléistocène, survivances relictuelles.


Certaines peuvent tomber, peut-être même plusieurs.

Mais si le noyau biologique disparaît, X disparaît avec lui.


Verdict provisoire


Alors, ensemble, avons-nous réussi à « débunker » X ? Bah... Non !

Mais nous ne l’avons certainement pas démontrée non plus. Nous avons fait quelque chose de beaucoup moins spectaculaire et peut-être plus utile. Nous avons transformé une intuition en une série de questions auxquelles des découvertes futures pourraient répondre.


X peut désormais avoir raison sur certains points et tort sur d’autres.

Elle peut être profondément remaniée, elle peut même disparaître complètement.

Et c’est très bien ainsi. Parce que le but de cette enquête n’était finalement peut-être pas de prouver que X existe.

Il était de découvrir ce qu’il faudrait chercher pour le savoir.

 

Conclusion — Ce qu’il reste de X


Au commencement de cette enquête, il y avait une intuition.


Rien de plus.


Des crânes allongés, quelques anomalies supposées, des récits anciens et cette question un peu folle : et si toutes ces choses, ou certaines d’entre elles seulement, conservaient la trace d’une population oubliée ?


J’aurais pu m’arrêter là.


Construire une jolie histoire, choisir ce qui semblait la confirmer, ignorer ce qui la contrariait et terminer en déclarant que le mystère demeurait.


Mais cela aurait été beaucoup moins amusant !


Alors j’ai décidé de courir derrière mon intuition.


Et elle m’a fait voyager... à travers les millénaires, les continents, les génomes, les terres englouties, les migrations humaines, les crânes volontairement modifiés, les Hommes sauvages, le Yeren, le Yéti et finalement jusqu’au Sasquatch.


Sacré voyage pour une simple question !


Alors, qu’en reste-t-il ?


Une hypothèse.

Toujours.


Je n’ai trouvé aucune preuve permettant d’affirmer qu’une population X telle que je l’ai imaginée ait réellement existé mais je n’ai pas trouvé non plus de raison suffisante pour déclarer cette possibilité définitivement absurde.


Certaines pièces de mon intuition se sont révélées beaucoup plus fragiles que je ne le pensais, d’autres ont trouvé des mécanismes que je n’avais pas nécessairement anticipés.


Nous avons découvert qu’une pratique culturelle pouvait voyager sans les gènes de ceux qui l’avaient apportée, qu’une population pouvait disparaître en étant absorbée par une autre, que l’ADN mitochondrial pouvait raconter une histoire différente de l’ADN nucléaire, que les anciens littoraux où des populations humaines ont pu vivre sont aujourd’hui parfois sous des dizaines de mètres d’eau.


Et surtout, qu’une ressemblance n’est jamais une filiation.


Ce que j’ai perdu en chemin


Quelques certitudes, peut-être.

Et c’est une excellente nouvelle.


Les crânes allongés ne constituent pas en eux-mêmes - si l'on veut resté sérieux - la preuve d’une population différente, les récits d’Hommes sauvages ne prouvent pas l’existence de survivants préhistoriques, un fragment d’ADN sans correspondance connue ne devient pas automatiquement celui d’un homininé inconnu. Et une civilisation ancienne capable de choses que nous n’attendions pas d’elle n’a pas nécessairement reçu son savoir d’un peuple disparu.


À plusieurs reprises, l’explication la plus extraordinaire s’est révélée beaucoup moins nécessaire qu’elle ne pouvait le paraître au premier regard.


Et, il fallait avoir ce courage-là de le reconnaître !


Mais j’ai gagné une question


Elle est maintenant beaucoup plus précise que celle du départ.


Une population humaine ou hominine encore inconnue a-t-elle pu vivre avant la transition entre le Pléistocène et l’Holocène, rencontrer Homo sapiens, éventuellement se métisser avec lui et laisser derrière elle des traces biologiques ou culturelles que nous n’avons pas encore correctement identifiées ?


Je ne sais pas.


Et pour une fois, ces quatre mots ne ferment absolument rien.

Ils ouvrent la porte.


Parce que nous savons maintenant où regarder :


  • Dans les génomes anciens.

  • Dans les individus présentant des morphologies réellement atypiques.

  • Dans la chronologie des premières modifications crâniennes.

  • Dans les migrations.

  • Dans les territoires aujourd’hui engloutis.

  • Et, avec beaucoup plus de prudence encore, dans les récits de populations vivant aux marges du monde humain.

L’intuition n’est pas une preuve


Je le savais en commençant.

Je le sais encore mieux maintenant.


Une intuition peut être confondue avec une volonté de raccommoder les morceaux, de construire des ponts. 

Elle peut donc rapprocher artificiellement des phénomènes indépendants simplement parce que notre cerveau adore construire des histoires !


Mais elle possède parfois une autre fonction : elle nous fait regarder là où nous n’aurions pas pensé regarder.

À condition d’accepter ensuite de lui retirer son statut privilégié et de lui demander, comme à n’importe quelle hypothèse :


« Qu’est-ce qui pourrait te donner tort ? »


X a désormais quelques réponses à cette question.

Et c’est peut-être ce que cette longue enquête lui aura apporté de plus précieux.


Laissons X là où elle doit être


Ni dans la case « vérité », ni dans celle de la « légende démontrée ». Encore moins dans celle de la « découverte ».


Plaçons-la simplement parmi les hypothèses.


Elle y attendra peut-être longtemps.


Une nouvelle découverte génétique pourra un jour la rapprocher de la réalité, une autre pourra la rendre inutile.

Peut-être découvrirons-nous Y, Z ou quelque chose auquel aucun de nous n’avait pensé et peut-être ne trouverons-nous jamais rien, cela aussi fait partie du jeu.


Je ne suis ni paléoanthropologue, ni archéologue, ni généticienne.


Cette enquête n’avait donc pas pour ambition de résoudre une question que des chercheurs consacrent leur vie à étudier. Elle voulait seulement suivre une intuition suffisamment loin pour voir si elle pouvait devenir une question digne d’être posée.


Je crois que j'y suis arrivée.

Alors je vais laisser X tranquille.


... Pour le moment… parce que, connaissant les méandres de mon esprit, je me garderais bien de promettre que je ne reviendrai jamais la chercher ! Rire !



 
 
 

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